Arthur Hay : Délivré de Deliveroo

Le 4 juin, le Sénat débat du statut des travailleurs des plateformes numériques. Témoin de la dérive de ces entreprises, Arthur Hay a fait de la défense des coursiers son cheval de bataille.

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C’est un portrait esquissé à coups de pédale plutôt qu’à coups de crayon. Le biclou glissant sur le bitume bordelais ou brinquebalant sur les pavés, accompagné par l’odeur des pots d’échappement ou stoppé par un camion de CRS arrêté sur la piste cyclable. Ça, ça l’énerve, Arthur Hay. Mais il poursuit sa route au guidon de son vélo cargo, un casque noir masquant ses cheveux ras, des lunettes rondes sur le bout du nez. Cet après-midi-là, dans les hauteurs de Bordeaux, il livre des dons alimentaires pour le compte des Coursiers bordelais, dont il est le cofondateur et l’un des quatre salariés : « C’est une association à fiscalité d’entreprise, qui va bientôt devenir une coopérative. » Le client du jour, c’est l’association Saint-Vincent-de-Paul. Le partenariat, commencé gratuitement durant le confinement, est facturé depuis le 11 mai. Durant la crise sanitaire, Arthur Hay et ses compères des Coursiers bordelais ont effectué « entre 1 200 et 1 400 » livraisons bénévoles : des repas pour le Secours populaire ou dans les résidences étudiantes, des visières de protection pour les hôpitaux…

S’il s’est fait tatouer « en soirée » une bicyclette sur le mollet, Arthur Hay n’a pourtant rien d’un fou de la petite reine biberonné au Tour de France. C’est pour son engagement depuis près de quatre ans qu’il s’est fait un nom parmi les livreurs ubérisés. En tant que secrétaire du Syndicat des coursiers à vélo de Gironde, il était d’ailleurs auditionné par la commission des affaires sociales du Sénat, lundi 25 mai, alors qu’une proposition de loi sur le statut des travailleurs des plateformes numériques doit être débattue (lire encadré).

Au départ, le jeune homme de 31 ans se voyait plutôt dans l’humanitaire. C’est avec un master dans ce secteur qu’il débarque à Bordeaux en janvier 2016 par compromis conjugal. Le Poitevin arrive de Paris, où il étudiait et « créchait chez des potes ». Rebelote en Gironde, où ce n’est pas son bénévolat à la Cimade ou à Médecins du monde qui paye son loyer. Pour gagner des ronds, il se résigne à enfourcher son vélo, hotte sur le dos, et devient autoentrepreneur pour l’enseigne britannique de livraison de repas Deliveroo : « Quand j’ai débuté, les coursiers, c’était une grande bande de potes. On discutait en attendant ensemble devant les restaurants, on s’entendait bien avec les managers, qui passaient nous voir. Et puis on était bien payés… » À l’époque : 7,50 euros de l’heure et 3 euros la course. Les livreurs atteignent alors facilement les 20 euros brut de l’heure et peuvent empocher des primes : 52 euros s’ils travaillent au moins deux heures les trois soirs du week-end, 15 euros pour un service un jour de pluie.

Puis c’est la bascule. À l’été 2016, la start-up belge Take Eat Easy, pionnière de la livraison de repas par des autoentrepreneurs, est placée en liquidation judiciaire. En France, 4 500 coursiers se retrouvent sur le carreau. « C’est le départ de tout. Avant ça, on ne se posait pas de questions. Puis on a compris quand Take Eat Easy a coulé : on est les grosses merdes du business. » Les primes disparaissent, les managers se font plus discrets. Les collectifs, eux, apparaissent dans toute la France. Le Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap) est le plus connu, mais il y a aussi les Coursiers indépendants bordelais, dont Arthur fait partie : « On se réunissait à 30 ou 40 dans un magasin de vélos. C’étaient surtout des anciens coursiers de Take Eat Easy et quelques curieux comme moi de Deliveroo ou de Foodora. Ça faisait quelque temps que je disais à mes collègues que nos contrats étaient précaires et qu’on pouvait se faire avoir à tout moment. »

Le mal est fait, Deliveroo s’engouffre dans la brèche et passe à une nouvelle tarification : 5 euros la course, mais seulement pour les nouveaux arrivants, assure la firme. La promesse vole en éclats avec le mystérieux « appel de Londres » fin août 2017. Un numéro masqué localisé à Londres appelle entre 500 et 800 livreurs, selon Arthur Hay, et leur propose un deal : accepter les nouvelles conditions tarifaires ou aller voir ailleurs.

Face à cette fuite en avant, Arthur ne fait qu’embrasser un peu plus la cause des « ubérisés ». Son premier vrai combat : « J’ai pas mal participé au mouvement contre le CPE au lycée, un peu contre la loi El Khomri, mais ça s’arrêtait là. » Au sein des Coursiers indépendants bordelais, il milite pour la grève, sans vraiment de succès. Lui vient l’idée de structurer l’organisation. La CGT accepte d’accueillir le collectif dans ses locaux : « Beaucoup moins de personnes sont venues aux réunions. Les jeunes sont dissuadés par l’image de la CGT. » Quelquesmois plus tard, la section des coursiers à vélo de la Gironde est créée au sein du syndicat. C’est la première du genre, ensuite lancée à Lyon, Dijon, Nantes. Malgré la -difficulté de fédérer une profession atomisée et dans le besoin, des actions sont menées, comme le blocage des locaux de Deliveroo ou ceux de restaurants comme Burger King.

Cette fonction de syndicaliste coûtera néanmoins son job à Arthur, selon lui. Après plusieurs menaces, Deliveroo désactive son compte pour « manque de diligence envers les clients ». Motif classique. « J’étais déjà en contact avec une avocate avant de me faire virer. Je collectais des éléments pour monter un dossier en vue de prouver une subordination. Après l’“appel de Londres”, on a finalement monté un recours à huit. » L’audience aux prud’hommes, prévue en mars dernier, a finalement été reportée. En attendant, d’autres recours collectifs pour obtenir une requalification en salariat se sont montés.

Quelques coups de pédale pour Uber Eats et quelques lettres triées pour La Poste plus tard, Arthur Hay travaille donc maintenant pour les Coursiers bordelais, société fondée en novembre 2017 avec trois autres anciens livreurs autoentrepreneurs. En tant que salarié payé au Smic, il se sent « plus libre » et goûte de nouveau aux plaisirs des acquis sociaux : « Partir en vacances sans se soucier de ce qui va tomber sur ton compte en banque, c’est un délire. Et on aime tellement ça qu’on a décidé d’avoir huit semaines de congés payés par an. À un moment, on a hésité entre s’augmenter ou recruter pour avoir plus de vacances. On a opté pour cette deuxième solution, car le temps libre, ça n’a pas de prix. » Il s’est également affranchi des algorithmes, grâce à -l’utilisation du logiciel open source CoopCycle, ouvert à toutes les coopératives, qui permet à ces dernières de gérer leurs livraisons en mutualisant les coûts de l’outil numérique.

Le combat d’Arthur Hay pour les coursiers ubérisés se poursuit. Il le divise en deux volets : « Celui, urgent, pour les salariés déguisés qui se font exploiter et qui finissent endettés quand ils ont un accident. Ensuite, une question de fond, qui est de modifier le salariat pour qu’il permette l’autonomie demandée par les livreurs. » L’autonomie, c’est son dada, un mot qui revient régulièrement dans son discours et qu’il oppose à la subordination présente dans le monde du travail. Via le syndicat, il milite pour que les livreurs se regroupent sous forme de coopérative et prennent leur destin en main. C’est également autour de cette revendication que s’est tissé un réseau national puis international, notamment avec la Fédération transnationale des coursiers, créée à l’automne 2018, qui rassemble une vingtaine de collectifs de treize pays européens.

Tout cet engagement a fait entrer brièvement Arthur en politique. Aux élections européennes de 2019, il est onzième sur la liste PCF de Ian Brossat, lui aussi en guerre contre les plateformes, notamment Airbnb : « Les membres de l’union départementale de Gironde du PCF nous ont soutenus depuis le début. Ce sont également des communistes qui ont déposé la dernière proposition de loi à ce sujet au Sénat. Je savais que je n’allais pas être élu. Mais on avait conclu que je me servirais de ce scrutin pour médiatiser notre cause. » Tout en avouant que, « pour une faible quantité de travailleurs exploités, nous avons une forte attention médiatique ».

La politique, c’est néanmoins fini. C’est bien dans le syndicalisme qu’Arthur Hay veut poursuivre : « On ne va pas abandonner, on a seulement ralenti les choses, mais on n’a pas encore gagné. » Quelques victoires à souligner tout de même : Deliveroo condamné pour travail dissimulé en février par les prud’hommes. Une première pour la firme britannique, dans la lignée des décisions déjà rendues contre Take Eat Easy.

À partir de septembre, la CGT financera deux postes à mi-temps au niveau national pour défendre la cause des ubérisés. Arthur souhaite être l’un des deux : « Ça me prend beaucoup de temps pour une activité bénévole. En plus de mes livraisons, il faut répondre rapidement aux e-mails, aux SMS des coursiers, alors que je suis parfois sur mon vélo. Là, ça me permettrait de dégager du temps. » La mission est d’un an : « Comme je ne travaille plus pour les plateformes, il faudra bien passer le flambeau. » Et pour ceux qui lui reprochent de traîner les coursiers dans le misérabilisme ? « On ne peut pas laisser des gens qui nous ont exploités des années exploiter d’autres personnes. L’argument qu’on te sort beaucoup, c’est “si t’es pas content, fais ton propre truc, casse-toi”. Ben, moi, je l’ai fait. Effectivement, on peut monter son propre truc et continuer de se battre de l’intérieur. »


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