Alliés d’un jour ou alliés de toujours ?

Tout dépendra de l’aptitude des nouvelles équipes à montrer à nos concitoyens que les choses peuvent changer dans leur vie quotidienne. La responsabilité est énorme pour les Verts, pour la gauche, et plus encore pour la démocratie.

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Il faut bien sûr se méfier des effets de loupe. L’avenir dira si nous avons vraiment assisté dimanche à un « tournant historique » ou à un pur moment de grâce. La prudence est d’autant plus de mise que l’abstention a atteint un record qui mérite en soi analyse. La peur du virus n’explique pas tout. Malgré cela, ce n’est pas ici à Politis, fondé en 1988 sur l’idée d’un croisement du social et de l’écologie, que l’on boudera notre plaisir. D’autant plus que la vague verte qui a déferlé sur la France confirme l’ancrage des écologistes à gauche. C’est à la fois une victoire de l’écologie, et d’une gauche recomposée avec un PS en cours de repentance, le PC, et souvent La France insoumise. Un succès des stratégies unitaires pour lesquelles nous n’avons jamais cessé de batailler. Mais il y a surtout une bonne raison de croire qu’il s’est passé le 28 juin quelque chose d’important qui sort de l’éternel mouvement de balancier faussement démocratique. La percée politique de l’écologie est avant tout un phénomène culturel. L’écologie est à présent dans tous les discours, à droite, à gauche, dans les entreprises, dans la publicité, à l’Élysée. C’est à la fois un piège – on sait le capitalisme habile dans l’art du « recyclage » – et le signe d’une évolution des consciences. Mais la conscience est un rempart fragile quand les intérêts, ceux des lobbys, bien sûr, mais aussi ceux de tout un chacun confronté à la question de l’emploi ou du pouvoir d’achat, paraissent contraires.

Alors « tournant historique » ? Ce sont en fait les écologistes et leurs alliés qui détiennent la réponse. Alliés d’un jour ou alliés de toujours ? Tout dépendra de l’aptitude des nouvelles équipes à montrer à nos concitoyens que les choses peuvent changer dans leur vie quotidienne. La responsabilité est énorme pour les Verts, pour la gauche, et plus encore pour la démocratie. Car il y a dans le comportement des Français quelque chose qui procède du tâtonnement. On essaie du neuf. On veut croire à la sincérité de ces nouveaux élus, femmes et hommes de conviction, dont la cohérence personnelle, la jeunesse en politique inspirent en effet confiance. Mais il leur faudra concilier l’écologie avec des impératifs vécus parfois comme contradictoires. Des patronats locaux, des bétonneurs, et des vieux politiciens revanchards attendent déjà les nouveaux élus au « tournant historique ». Il faut donc impérativement que les coalitions de gauche survivent au-delà de la campagne électorale et se fortifient dans l’action. Le défi est considérable dans des métropoles où se posent, comme à l’échelle nationale, des questions régaliennes de police et de sécurité. Des politiques sociales de prévention vont devoir être mises en œuvre. Et l’on sait qu’en France on a tôt fait de se heurter à l’État. Une grande ville ne se gère pas aisément face à un pouvoir centraliste omnipotent. On pense notamment au maintien des services publics. Des lits supprimés dans un hôpital et c’est le maire qui « paye ».

C’est bien pourquoi une autre question vient à l’esprit. Si cette nouvelle gauche, sous leadership écolo, a pu gagner dans tant de grandes villes, pourquoi ne pourrait-elle pas préparer une candidature solide pour la présidentielle ? Le gap est énorme. Les institutions de la Ve République font du scrutin présidentiel une élection hors sol, presque décorrélée de toute autre consultation. C’est la personnalité du candidat, la puissance financière de ses soutiens et sa parole dite régalienne qui l’emportent. L’humiliante défaite que son parti vient de subir n’empêche pas Macron d’être toujours le favori de la course à l’Élysée, si l’on en croit les sondages. Il affronterait encore Marine Le Pen, dont le parti n’a guère brillé non plus, hormis la victoire du « clandestin » Louis Aliot à Perpignan. Cet abîme entre les élections locales et la présidentielle est en soi un énorme problème démocratique. Élire un roi tous les cinq ans, qui règne sans partage, et peut mépriser des centaines de milliers de manifestants, apparaît encore plus archaïque après le coup de jeune de ces municipales. Étrange pays qui scrute la moindre expression du président pour savoir qui sera Premier ministre la semaine prochaine ! Après une subtile partie de bonneteau, Emmanuel Macron va virer quelques gaffeurs (son gouvernement n’en manque pas !) et « changer pour que rien ne change », selon la célèbre formule de Tancrède dans Le Guépard. Le paradoxe de ce pays, c’est que le président de la République peut être terriblement affaibli, sans être vraiment menacé.

Le pays change parce que la société le change. La Convention citoyenne pour le climat, sans préjuger de l’usage qui en sera fait, en témoigne. De même, le procès Fillon montre que des privilèges d’ancien régime ne sont plus possibles. Pourquoi faudrait-il que seule l’institution présidentielle soit éternelle ? On peut espérer que les municipales vont servir de laboratoire et d’encouragement pour construire une force de gauche nationale. Mais c’est une autre histoire. La présidentielle est une institution perverse qui pousse à la guerre des ego. Une guerre fratricide dont on aperçoit déjà les belligérants. Mais n’y pensons pas encore. Nos maires écolos ont l’air tellement sympathiques !


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