Ces forces qui s’affirment

Car, à ce jour, la majorité des citoyen·nes n’adhèrent majoritairement ni au pouvoir actuel, isolé, ni aux forces démocratiques et progressistes, ré-émergentes.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


L’été nous domine enfin et avouons que cela fait du bien car même sans festivals ni Tour de France, il nous faut bien reprendre forces et esprits. L’éprouvant épisode covidien, inédit, semble imprimer des traces en chacun d’entre nous, d’autant plus profondes que le virus continue de jouer avec nos nerfs et nos vies pour une durée indéterminée. Il est bien tôt encore pour les connaître : est-ce qu’il a réellement favorisé un regard plus positif sur les services publics, les métiers du lien ? Y a-t-il une prise de conscience aussi réelle et sérieuse qu’il le faudrait de la question écologique, dans toutes ses dimensions ? À l’heure des grands plans à plusieurs milliards, où les mots de rigueur et d’austérité ont définitivement disparu des discours officiels au profit de ceux, plus keynésiens, de relance et d’investissements, on peut se dire que la défaite culturelle de la gauche n’est pas tout à fait définitive… Mais on peut tout aussi craindre que le moment n’ait fait que conforter des opinions, voire des certitudes bien ancrées chez nombre d’individus : ici, on arguera que si les frontières avaient été tôt fermées, la catastrophe aurait pu être évitée ; là, on démontrera que la mondialisation n’a fait qu’aggraver nos incapacités politiques, quand les libéraux cherchent à démonter le « centralisme » et ne s’en remettre qu’aux vertus du secteur privé pour cette fameuse « relance ».

Au jeu du « rien ne sera plus comme avant », Emmanuel Macron a très tôt enfilé le costume de maître de cérémonie, annonçant une réinvention audacieuse, écologique et plus sociale. Pour le moment, il met « fin » à l’état d’urgence en intégrant une nouvelle fois dans le droit commun des dispositions attentatoires aux libertés publiques, il change de gouvernement pour continuer la même politique avec des signaux – antiféministes – alarmants, il s’entête dans son dogme fiscal qui profite aux détenteurs de capitaux au détriment du travail, et s’enfonce dans le présidentialisme imbécile.

Mais il y a quelque chose, comme une lueur d’optimisme, qui pointe à l’horizon si l’on veut bien plisser un peu les yeux. Des forces se sont affirmées : la France des femmes d’abord, dont l’avis a longtemps été seulement toléré ; la France noire et d’origine maghrébine, souvent reléguée et maltraitée ; la France des jeunes engagé·es contre le dérèglement climatique ; la France des gilets jaunes, jusqu’ici considérés spontanément comme des incultes et des fainéants tout juste bons à fournir des bataillons de voix à l’extrême droite, sans autre forme d’empathie. C’est aussi l’apparition d’une nouvelle forme d’action politique : des collectifs qui ont su se construire (grâce aux réseaux sociaux), qui veulent créer du commun et être leurs propres porte-parole, refusant toute tentative de récupération. La marche du 18 juillet à Beaumont-sur-Oise (lire aussi page 16), que le comité Vérité et Justice pour Adama a coorganisé cette année avec Alternatiba (l’an passé avec des gilets jaunes) donne d’ailleurs une idée assez nette des intentions d’autonomie politique qui accompagnent ces mouvements. Nous voulons y voir les germes d’une relève, encore fragile et composite, mais pleine de promesses.

Une thématique centrale, l’écologie, vient obliger chacun·e à un positionnement et à une doctrine ; elle réorganise tout le champ politique comme le socialisme le fit avant elle aux XIXe et XXe siècles. La résonance mondiale de cette utopie concrète, portée par l’imaginaire volontariste des nouvelles générations, a bien sûr sa traduction politique. D’ailleurs l’arrivée d’une nouvelle génération d’élu·es dans les grandes villes, en réussissant bon gré mal gré à unir la gauche et l’écologie autour de coalitions citoyennes, suscite un réel optimisme, même si ces victoires électorales sont fragiles. S’il n’y a sans doute pas de « vague verte » – les droites restent dominantes –, l’écologie est bien aux commandes dans ces villes. Ce sont des leviers, à condition de savoir fédérer et inclure. Car, à ce jour, la majorité des citoyen·nes n’adhèrent majoritairement ni au pouvoir actuel, isolé, ni aux forces démocratiques et progressistes, ré-émergentes. Cette majorité vit au quotidien la crise sanitaire, sociale, économique, démocratique et elle se manifeste par une abstention record, la peur du déclassement réel ou symbolique, une acceptation d’un État sécuritaire contre les menaces intérieures et terroristes, une hypersensibilité à la remise en cause symbolique du roman national de la France, et parfois même une certaine résignation à la compétition de tou·tes contre tou·tes. Mais elle aspire aussi au changement.

Pour la gauche et les écologistes, le tableau général suggère une certaine dose d’humilité et de responsabilité collectives en bannissant notamment le sectarisme et les comportements des je-veux-être que l’on voit trop souvent. Par respect authentique pour ces nouvelles forces positives qui s’affirment, et qui n’attendent pas qu’on les autorise, mais aussi pour surmonter des divergences encore lourdes sur des questions majeures comme l’Europe, le présidentialisme, la laïcité et même le rapport réel à l’écologie – des questions qui fâchent encore –, il faut bien cela. Espérons que l’été cultive cet état d’esprit.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents