Tempête de pétrodollars au pays de Robert Ménard

Le projet de rachat du club de rugby de Béziers par un investisseur émirati, finalement annulé, a plongé la ville dans une euphorie qui entache le récit identitaire de son maire, contraint de suivre.

Erwan Manac'h  • 15 juillet 2020 abonné·es
Tempête de pétrodollars au pays de Robert Ménard
Lors du match de l’AS Béziers Hérault contre le RC Vannes, le 20 décembre 2019.
© Damien Kilani/DK Prod/DPPI via AFP

Deux mois de promesses pharaoniques, d’esclandres et de folles rumeurs, dans une ville en ébullition, ont tourné lundi 13 juillet au fiasco. Après avoir promis de racheter le club de rugby de Béziers pour en faire « un des plus grands d’Europe », le mystérieux « investisseur émirati » a jeté l’éponge, freiné par le gendarme financier du rugby, la DNACG (1), qui refusait de valider son offre faute de preuves de son sérieux. La tragi-comédie avait commencé à la mi-mai sur un air de mini-révolution dans le monde du rugby en pleine crise d’identité. Car s’il est habitué aux frasques de grands mécènes, le rugby restait affaire de riches passionnés nationaux.

Dans le rôle du dynamiteur, un ancien international, immortel de son sport, Christophe Dominici. Il proclame par voie de presse qu’un « ami » anonyme qui « découvre le rugby » compte porter le club « le plus haut possible et très, très vite ». Pour sa révolution, l’investisseur a choisi Béziers, une colline de fort caractère, mal-aimée, qu’un édile outrancier tente de dresser en étendard d’une droite identitaire plus « réac » que le RN. L’AS Béziers Hérault (ASBH) possède un héritage sans pareil. Au début des années 1970, alors que le rugby est en pleine éclosion, le « grand Béziers » piétine ses adversaires. Il rafle 10 titres de champion de France entre 1971 et 1984 et cumule douze ans d’invincibilités à domicile, grâce à un rugby rugueux forgé dans un alliage de talents presque tous issus du cru. « Béziers est au rugby de ce que l’AS Saint-Étienne est au foot », résume Pierre-Emmanuel Azam, journaliste et animateur de La Pieuvre, hebdomadaire satirique local.

Depuis de longs mois, le club est secoué par des tensions internes et d’importants problèmes financiers qui menacent sa survie à l’échelon professionnel. Désespérément orphelin du grand argentier qui lui permettrait de suivre la surenchère qui emporte le rugby professionnel, malgré un peuple vibrant et fidèle. À la différence du football, où la règle du « fair-play » financier oblige les clubs à générer leurs propres ressources (billetterie, merchandising, partenariats), beaucoup de clubs de rugby professionnels peuvent vivre grâce aux millions injectés à fond perdus par un grand mécène. C’est même devenu une règle. « Dans un système de sport professionnel non régulé comme le rugby, chaque club est obligé, pour avoir les meilleurs joueurs, de s’inscrire dans une course à l’échalote perpétuelle qui est décorrelée de ce qu’ils peuvent vraiment faire économiquement, observe Pierre Chaix, économiste du sport à l’université Pierre-Mendès-France de Grenoble (2). Un club a le choix entre faire venir un mécène ou revoir ses ambitions sportives. »

Que serait venu faire un Émirati dans cette mêlée ? L’investisseur, dont on sait finalement qu’il s’appelle Samir Ben Romdhane, est un milliardaire « très proche du pouvoir royal » des Émirats arabes unis, affirme Christophe Dominici. Il compte officiellement investir dans la vigne. Quelques affaires intéressantes sont également à saisir dans l’immobilier, décrypte-t-on localement, car Béziers offre un gros potentiel d’étalement urbain, à la différence des autres villes du département, et son centre-ville pauvre, au foncier très bon marché, pourrait se gentrifier rapidement sous l’effet de la politique de Robert Ménard. Ces arrière-pensées, les folles rumeurs et les paradoxes de cette histoire n’ont pas refroidi le sang des Biterrois. Des noms de stars internationales circulent, chacun fait et refait le match d’une négociation qui, dans le bureau des deux coprésidents actuels du club, n’a en réalité pas lieu. Le club, officiellement, n’est toujours « pas à vendre ». Et puis, le 13 juillet, « stupeur et incompréhension », le projet capote alors même qu’en ville trois joueurs de classe internationale (3) rencontrent les supporters avant de passer une visite médicale, ultime étape de leur recrutement. « C’est un énorme fiasco, avec des mensonges et des incompétences de toutes parts », s’exaspère l’un des meilleurs connaisseurs locaux de la maison, le journaliste Rémy Rugiero, qui écume les terrains depuis sept ans pour suivre l’ASBH pour Eurosport, Sud Radio et Rugbynistère.Un quotidien en forme de « rêve de gosse », qui ressemblait depuis deux mois à un drôle de tourbillon. « Il y a eu une ruée vers le projet Dominici. À Béziers, tout est viral et rien ne se fait dans la demi-mesure », soupire cet enfant du pays, encore impliqué avec le club de supporters qui réunit 800 Biterrois, un record en Pro D2.

Robert Ménard, lui, semble franchement gêné. Il aurait souhaité, depuis le début, s’en tenir à un projet « biterro-biterrois ». Une alternative aux Émiratis a bien été donnée victorieuse une première fois, le 22 juin, au sortir d’une réunion matinale en mairie moins de 24 heures avant la fin du délai accordé au clan Dominici pour préciser ses avances. René Bouscatel, figure ô combien respectée dans le monde du rugby, devait reprendre la présidence. Rien de mieux que cet architecte du grand Stade toulousain pour calmer la plèbe. Mais le projet n’aligne pas les millions qui feront renaître le « Grand Béziers ». Les supporters, déjà remontés contre l’actuelle direction du club, sont amers, et Christophe Dominici, vexé, convoque 300 supporters et les illustres anciens devant la statue d’Armand Vaquerin, légende locale trop vite disparue. Il sonne la fronde et le duo de repreneurs essuie pressions et menaces, jusqu’à finir par jeter l’éponge. Robert Ménard ne peut que suivre l’unanimisme populaire. Il lâche le duo et tente d’organiser en mairie les discussions entre l’Émirati et la présidence actuelle, dans un climat exécrable. La gestion de l’ASBH est particulièrement opaque, malgré des subventions généreuses de la mairie (900 000 euros par an), et l’Émirati tarde à apporter les preuves de sa « surface financière ».

Des pétrodollars, une kyrielle de stars étrangères, le « soft power » des pays du Golfe… Voilà qui faisait pourtant tache dans la communication de Robert Ménard, qui collectionne les provocations raciales et distille dans le journal municipal ses thèses sur le « grand remplacement ». Élu en flattant l’esprit de revanche des Biterrois, Ménard a été brillamment reconduit en mars (68 % sur fond d’abstention record, avec 13 400 voix sur 76 000 habitants, soit 1400 de moins qu’en 2014), grâce à un modèle calqué sur le populisme de Jacques Bompard à Orange : rénovation du centre ancien, omniprésence dans la ville et guerre totale contre les crottes de chien (il ira jusqu’à proposer le fichage génétique de tous les canidés biterrois). « Il décore le centre-ville, pour les touristes, mais il a supprimé deux festivals de musique », raille Marc Sureau, militant biterrois de La France insoumise, attablé avec une poignée de camarades. « Il fait des trompe-l’œil sur les façades décrépies. C’est symbolique de sa politique », ajoute leur cheffe de file, Magali Crozier. Béziers est une ville pauvre (4) et parmi les plus inégalitaires de France, qui ne s’est pas remise de la crise viticole et de l’industrie pétrolière dans les années 1970. Le maire refait parler d’elle grâce à ses sorties incessantes pour l’instauration d’un couvre-feu, contre le linge aux fenêtres, les chichas, les kebabs ou encore le burkini… « Mais le seul grand remplacement qu’on a connu en Biterrois, c’est celui des riches retraités qui se sont installés en masse dans les années 1990 », s’amuse à son tour Christophe Coquemont, militant socialiste local.

Pour Emmanuel Négrier, docteur en sciences politique, chercheur au CNRS-CEPEL à Montpellier, l’euphorie déclenchée par l’hypothèse émiratie n’est en réalité pas surprenante. Le « local-populisme » de Robert Ménard recrute ses électeurs dans les lotissements qui ont poussé à proximité de toutes les villes du Languedoc, analyse-t-il. « À Béziers, ce développement péri urbain est un appel à une réussite individuelle, qui introduit une dissonance territoriale d’autant plus forte que toutes les références historiques sont celles d’épopées collectives : Béziers est une ancienne ville industrielle, marquée par le coopérativisme viticole, modelée par l’esprit cheminot émanant du dépôt SNCF tout proche et le rugby a joué un rôle important. Quand tout cela s’écroule, ça crée une difficulté de territoire. En bon local-populiste, Robert Ménard surfe sur ces passions tristes et la nostalgie qui entoure notamment le rugby, mais il n’a pas grand-chose à proposer pour y répondre. »

Depuis quelques années, observe d’ailleurs Pierre-Emmanuel Azam, l’histoire du « Grand Béziers » a été réécrite sous un jour plus favorable. L’équipe honnie et jalousée sur tous les prés de l’Hexagone est désormais décrite comme avant-gardiste et visionnaire, dotée d’une méthode exemplaire et d’une organisation influencée par l’esprit libertaire, presque autogestionnaire.

Dans son bureau climatisé, à deux pas du stade, Diego Minarro, ancien joueur du « grand Béziers », aujourd’hui directeur du centre de formation, trône au milieu des souvenirs de la grande époque. Après quarante ans à différents postes au sein du club, l’idée d’avoir un employeur émirati ne le perturbait pas outre mesure. En « gardien du temple », il promet simplement de tout faire pour préserver le « patrimoine immatériel » que représente le club pour la ville. « Il ne faut pas être rêveur, glisse-t-il avec un regard perçant. On sait que le professionnalisme est passé par là. Le rugby est à l’image de la société. Paradoxalement, la communication est partout, mais les jeunes ont été coupés de leur histoire. Ma priorité est donc de transmettre nos valeurs. » S’il n’a plus connu la gloire depuis les années 1980, l’AS Béziers a déjà été profondément chamboulé par le professionnalisme. Le nombre de jeunes du cru, sur le terrain, s’est déjà drastiquement réduit, comme partout ailleurs, et le club est habitué aux avances de généreux millionnaires. Après Louis Nicollin, propriétaire de l’ASBH de 1999 à 2008, qui voulait récupérer le marché des poubelles de Béziers, c’est aujourd’hui le magnat de l’immobilier Louis-Pierre Angelotti qui gravite autour du club. Il a tenté l’an dernier de renommer le club en son nom, déjà une première mondiale pour le rugby, se heurtant à l’opposition des supporters, qui n’ont toujours pas digéré cet épisode.

À l’heure où nous bouclons ce numéro, le club reste sous la menace d’une relégation au niveau amateur. Ses dirigeants avaient jusqu’au 16 juillet pour trouver la somme manquante pour boucler le budget (1,7 million d’euros). Robert Ménard, lui, se dit « déçu » par l’épilogue du feuilleton_, « comme tous les Biterrois »_.

(1) Direction nationale d’aide et de contrôle de gestion, cogérée par la fédération (FFR) et la ligue (LNR).

(2) Le Nouveau Visage du rugby français, argent, succès et dérives, L’Harmattan, 2015.

(3) L’Anglais Semesa Rokoduguni et les Néo-Zélandais Jordan Taufua et Lima Sopoaga.

(4) 33% de sa population vit sous le seuil de pauvreté, soit deux fois plus que la moyenne française.

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