Ida Lupino : Une réalisatrice de classe

Plusieurs films d’Ida Lupino ressortent en salle en version restaurée. Cette comédienne hors pair de l’âge classique d’Hollywood était aussi une cinéaste féministe de grand talent.

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Quand elle meurt en 1995, à l’âge de 77 ans, Ida Lupino est quasiment oubliée. Elle fut pourtant l’une des vedettes les plus marquantes des studios hollywoodiens dans les années 1940 et 1950. En particulier chez Raoul Walsh, avec qui elle a tourné trois films, dans La Femme aux cigarettes, de Jean Negulesco, ou encore avec Fritz Lang dans La Cinquième Victime.

Quelques-uns, heureusement, se souvenaient d’elle. Ainsi l’éminent cinéphile et producteur Pierre Rissient, qui a largement contribué à la redécouverte de son œuvre de réalisatrice.

Cette femme de tête au pouvoir de séduction indiscutable, à la voix de fumeuse empreinte d’une distinction british (elle a grandi à Londres), est passée derrière la caméra à la fin des années 1940. Par insatisfaction du métier -d’actrice. Aussi parce qu’elle avait son propre regard sur le monde. Rares étaient les femmes metteuses en scène à Hollywood.

Les sept films qu’Ida Lupino a réalisés sont éminemment personnels. Auteure jusqu’au bout, elle en est, pour la plupart, la scénariste et même la productrice. En marge des grandes firmes, elle a partagé la responsabilité, avec son deuxième mari, Collier Young, d’une société de production consacrée aux films à petit budget, The Filmmakers, annonçant le cinéma indépendant, qui ne verra le jour qu’au début des années 1960.

« Nous avions pour ligne de faire des films qui avaient une portée sociale et qui restaient divertissants, a confié en 1977 Ida Lupino à une journaliste (1). Ils étaient basés sur des histoires vraies, des choses que le public pouvait comprendre parce qu’elles lui étaient arrivées […]. The Film-makers était un studio spécialisé dans les nouveaux visages – acteurs, scénaristes, jeunes réalisatrices. »

Trois caractéristiques distinguent l’œuvre d’Ida Lupino cinéaste : une attention prioritaire à la vie et à la condition des femmes, une dimension documentaire et une tension dramatique. Les quatre films qui ressortent aujourd’hui en version restaurée en attestent. De même qu’Outrage (1950), en salle depuis le 9 septembre, qui osait aborder la question du viol.

Avant de t’aimer (Not Wanted) et Faire face (Never Fear) sont les deux premiers réalisés, tous deux en 1949. Ida Lupino y dirige une comédienne de 20 ans, Sally Forrest, incarnant des personnages appartenant à des milieux modestes. Dans Avant de t’aimer, une jeune femme s’illusionne sur l’amour d’un pianiste et se retrouve fille-mère, une situation réprouvée à l’époque. Ce film est une belle entrée en matière, sensible, ne tombant jamais dans la caricature, y compris dans le traitement des hommes, même s’ils sont égoïstes ou fragiles, comme celui, infirme d’une jambe, qui tombe réellement amoureux de l’héroïne.

Faire face raconte l’histoire d’une danseuse qui, à l’orée de sa carrière, est atteinte de la polio. Ida Lupino, qui fut elle-même touchée par cette maladie dans sa jeunesse, l’a tourné en partie dans un véritable institut médical, dont les patients apparaissent dans plusieurs séquences. Ce qui donne une forte authenticité au film.

Avec Bigamie (The Bigamist, 1953), la réalisatrice aborde un autre sujet sensible : un homme est partagé entre deux femmes, avec lesquelles il s’est marié sous des noms différents pour assurer une stabilité à l’une et à l’autre, ainsi qu’à leurs enfants à venir. Le film ne s’érige pas en juge, mais montre les apories de la situation et la souffrance que la conduite de l’homme provoque chez les trois personnages. Avec Joan Fontaine, Edmund Gwenn et Ida Lupino elle-même au générique, Bigamie est une belle réussite qui ne s’est pas transformée en succès commercial, comme hélas presque tous ses films.

Enfin, Le Voyage de la peur (The Hitch-Hiker, 1953), film noir respectant les codes du genre, avec un criminel névrotique qui prend deux amis en otage, est le premier de ce type à être mis en scène par une femme. Ida Lupino n’avait décidément pas froid aux yeux. Et son nom devrait être célébré au même titre que ceux d’Otto Preminger ou de Nicholas Ray.

>> Où voir les films d'Ida Lupino

(1) Propos recueillis par Debra Weiner, reproduits dans Hollywood, la cité des femmes, d’Antoine Sire, Actes Sud, 2016.


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