Le défi présidentiel des écolos

Le vrai débat est peut-être là : ou bien subvertir la présidentielle par la force d’un vrai projet de société, convaincant et populaire ; ou, à l’inverse, épouser l’institution telle qu’elle est pour entrer dans un habit élimé.

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On peut évidemment prendre le conseil fédéral d’Europe Écologie-Les Verts du week-end dernier par le petit bout de la lorgnette : Jadot contre la base. Ou encore : réalistes contre dogmatiques. Mais on aurait grand tort de ne voir dans cet épisode que l’une de ces querelles internes que l’on aime tellement railler. À deux ans de la présidentielle, le sujet devrait même interpeller toute la gauche parce qu’il pose des questions de fond, au-delà de la mouvance écolo. Alors, comment reformuler le débat qui traverse le mouvement et qui s’est traduit, dimanche, par l’adoption d’une motion qui ne fait pas le bonheur du (presque) candidat autoproclamé ? En apparence, c’est une histoire de calendrier. Jadot voulait une désignation du candidat à la présidentielle au plus tard en janvier ; la motion victorieuse, soutenue notamment par Julien Bayou, le secrétaire national du parti, ne veut pas de décision avant l’été prochain. Jadot a son argument. Il juge qu’il faut le temps d’installer le candidat (lui, évidemment) dans l’espace public. Une exigence qui n’est pas un luxe, alors que dans un récent sondage 52 % des Français se déclarent toujours « sans opinion » à son sujet (1). Pourtant très présent médiatiquement depuis les européennes, Yannick Jadot reste pour l’instant un célèbre inconnu. Mais son empressement heurte la culture et la tradition de son mouvement. Pour le dire d’une formule qui vous fait deux ennemis d’un coup, la « mélenchonisation » est impossible chez les Verts. Il faut donc à Jadot convaincre sa base, peu disposée à suivre son volontarisme solitaire.

Les auteurs de la motion majoritaire ont leurs arguments. On croit comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de construire un projet collectif – on imagine qu’il existe déjà –, mais d’y associer leurs partenaires potentiels. Et peut-être, plus encore, d’en passer par l’utile tremplin des régionales avant de désigner leur candidat. Le temps d’une bataille culturelle dans l’opinion qui est loin d’être gagnée. Pour l’instant, d’incendies en inondations, de réchauffements climatiques en coronavirus, tout le monde, ou presque, est acquis à l’idée de la transition écologique, mais « not in my backyard ». Pas chez moi, et pas à mes dépens. Les gilets jaunes l’ont dit assez clairement. Les producteurs de betteraves le disent aussi quand il s’agit d’interdire les pesticides empoisonneurs d’abeilles. C’est donc sur la « transition sociale », les alternatives et les compensations qu’il faudra être audibles.

Mais les écologistes ont aussi à relever un défi institutionnel. Il leur faudra, en quelque sorte, déconstruire la présidentielle. Convaincre que ce contrat gaullien entre le « grand homme » et la France n’est plus de saison. Ce scrutin, qui a tendance à tout dépolitiser, et tout personnaliser, est non seulement contraire à leurs valeurs, mais démocratiquement insupportable au XXIe siècle. Le vrai débat est peut-être là : ou bien subvertir la présidentielle par la force d’un vrai projet de société, convaincant et populaire ; ou, à l’inverse, épouser l’institution telle qu’elle est pour entrer dans un habit élimé, mais toujours bien tentant dans la garde-robe élyséenne. Pour cette deuxième stratégie, Mélenchon a plusieurs coups d’avance. « La Marseillaise », le drapeau tricolore, la patrie sont au diapason. Il ne manque plus au leader de La France insoumise que la photo officielle.

Même la planification écologique s’harmonise avec une institution centralisatrice par nature. Mélenchon peut accepter la République telle qu’elle est, et promettre qu’une fois élu, il fera un sort à l’institution présidentielle en lançant un processus constituant à la manière des États généraux de 1789.

Et pourquoi pas ? Au contraire, une telle stratégie paraît difficile pour les Verts, parce qu’antagonique à ce qu’ils sont, et aux nécessités d’un discours qui ne parle pas seulement de ce que doit être l’État, mais de l’évolution des comportements collectifs, et de nos modes de vie. L’entretien de Yannick Jadot à L’Obs a déjà mis en évidence le piège tendu au candidat qu’il envisage d’être. Le burkini, et demain le voile et le séparatisme islamique, ce sont les mauvais débats. Les plus faciles pour mal plaire, et trop vite. La droitisation est un peu la loi du genre (à ce propos, on se demande quelle mouche a piqué Philippe Martinez lorsqu’il condamne la présence d’une syndicaliste de l’Unef voilée à une commission parlementaire…). En revanche, Yannick Jadot n’a pas tout à fait tort d’égratigner ses petits camarades qui s’en prennent au Tour de France. Le Tour de France est « polluant », c’est sûr, et « machiste », c’est probable. Mais est-il de la première urgence, quand on doit gagner la sympathie et la confiance des classes populaires, de brûler les photos de Poulidor et les disques d’Yvette Horner ? Entre la démagogie anti-voile des uns et l’intransigeance moralisatrice des autres, les Verts n’auront pas trop d’une pleine année pour apprendre à plaire, sans rien céder en profondeur de leur projet. Il sera temps alors de désigner leur candidat ou leur candidate. Jadot n’est pas le plus mal placé, loin de là. Ou une autre personnalité issue de la famille écolo, ou encore un ou une socialiste new-look. Ou Mélenchon, candidat unique de la gauche… On peut être incrédule et ne pas vouloir fermer le débat avant qu’il soit ouvert…

(1) Baromètre Elabe-Les Échos, des 8 et 9 septembre.


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