L’énigmatique monsieur Struillou

La démission fracassante du directeur général du travail, Yves Struillou, met en lumière une fonction-clé, traversée d’ambivalences et secouée par une crise sans précédent.

Erwan Manac'h  • 16 septembre 2020 abonné·es
L’énigmatique monsieur Struillou
Des syndicats d’inspecteurs du travail manifestent, le 14 décembre 2017 devant le ministère de la Santé et des Affaires sociales.
© Julien Mattia / NurPhoto / NurPhoto via AFP

C’est un drôle d’équilibriste qui vient de choir. Personnage discret, comme l’impose sa fonction de directeur général du travail, qui chapeaute notamment l’inspection du travail, Yves Struillou a démissionné le 11 septembre après avoir été brutalement désavoué par la nouvelle ministre du Travail, Élisabeth Borne. Cet ancien inspecteur du travail trébuche sur l’une des pires crises agitant l’inspection. Percer le mystère de ce conseiller d’État de 60 ans, à la tête d’une petite administration secouée par les grands travaux du code du travail, n’est pas aisé. « L’homme s’efface derrière la fonction », élude l’intéressé dans sa réponse, polie, à nos interrogations. Pourtant, l’énigme chatouille nombre d’inspecteurs. D’anciens amis, aussi, ne peuvent cacher leur fascination pour la trajectoire ascendante d’un « type extra » qui commence dans les rangs de la Ligue communiste révolutionnaire à la fin des années 1970.

Gérard Filoche, ancien inspecteur et militant politique, y était. Il se souvient même d’un congrès où fut décidé l’envoi d’un groupe discret de militants faire de « l’entrisme » au Parti socialiste. Yves Struillou y figurait, assure le vieux routier de la gauche, qui suivit le mouvement tout en refusant de se cacher.

Yves Struillou débute comme inspecteur du travail en 1984 et passe l’ENA sur le tard, en 1994. Personnage « brillant », décrit comme drôle et pince-sans-rire, mais aussi « autoritaire », qui n’aime pas la contradiction mais « sait reconnaître ses erreurs », il garderait de ses années militantes un tempérament « bretteur » et « une capacité à utiliser la dialectique pour faire passer ses idées ». Il s’inscrit, tacle un inspecteur, « dans un double discours permanent ». Conseiller d’État, puis conseiller à la Cour de cassation, il a signé des ouvrages qui font encore aujourd’hui référence pour les inspecteurs du travail. « C’est sans doute pour cette raison qu’il a autant déçu » parmi les inspecteurs, suggère l’un d’entre eux.

Lorsqu’il s’installe dans ses fonctions, en 2014, Yves Struillou doit trouver une place dans l’ombre de son prédécesseur, Jean-Denis Combrexelle, à qui la longévité au poste avait donné une influence de quasi-ministre. La DGT, comme les autres administrations « sociales », doit sans cesse tenter de contrebalancer les administrations économico-centrées, avec un rapport encore plus déséquilibré depuis qu’Emmanuel Macron s’est installé à l’Élysée et a inscrit à l’agenda du ministère du Travail tout ce qu’il n’avait pas pu faire passer quand il était ministre de l’Économie. La DGT écrit la loi, à commencer par les ordonnances qui redessinent le code du travail ; elle prépare les grands travaux pour la représentativité des organisations salariales et patronales et chapeaute l’inspection du travail, que le ministre Michel Sapin, sous Hollande, a entrepris de réorganiser en profondeur pour plus de verticalité et un pilotage par objectifs.

Avec son credo du « ministère fort », ce plan engagé en 2014, toujours « inachevé », lève une fronde tenace parmi les inspecteurs, qui dénoncent une reprise en main et s’accrochent à leur autonomie. « La priorisation très étroite [de notre action] a créé un désengagement et un écœurement dans les services », témoigne un cadre d’un service déconcentré. Cette « politique du chiffre » s’accélère en 2017 avec l’arrivée de Muriel Pénicaud et de son directeur de cabinet, transfuge du Medef, Antoine Foucher. La cassure est de plus en plus nette entre une partie des inspecteurs et la DGT. « Yves Struillou est capable d’épater tout le monde par ses interventions juridiques. On s’attendait à ce qu’il soit en appui de l’inspection, sur la réalité technique de son travail, raconte un inspecteur. Alors, quand nous nous sommes aperçus qu’il s’inscrivait dans la politique du chiffre, la déception a été forte. »

Lorsque la pandémie explose, en mars 2020, ce conflit prend une ampleur inédite. Le ministère veut tout faire pour favoriser le maintien de l’activité économique, tandis que les inspecteurs demandent des moyens d’agir pour protéger les salariés. Le ton se durcit. Yves Struillou fait bloc derrière Muriel Pénicaud, multiplie les notes de recadrage et menace la CGT de poursuites pénales pour avoir diffusé par courriel des modèles de lettre type en direction des inspecteurs empruntant l’en-tête avec la Marianne tricolore. Il attise la colère, jusque dans les rangs de la CFDT, qui s’indigne alors de la « quasi-relégation chez eux » des inspecteurs. Le 15 avril, la sanction tombe. L’inspecteur Anthony Smith est suspendu après une intervention du président LR du département de la Marne, Christian Bruyen (1), auprès de la hiérarchie. Il est accusé d’avoir « méconnu, de manière délibérée, grave et répétée, les instructions », en saisissant la justice en référé pour qu’elle statue sur l’absence de protection des salariés d’une association d’aide à domicile. Il réclamait notamment des masques FFP2. Anthony Smith se retrouve au centre d’un vent d’indignation qui soulève la plupart des syndicats d’inspecteurs (CGT, CNT, FO, FSU, Sud). Alors que le masque devient obligatoire en entreprise, l’affaire s’enlise et fait tache. Muté à 200 km de chez lui, Anthony Smith n’exercera plus sur le terrain comme inspecteur. « Nous avons été absolument scotchés par la démesure de la sanction, en collusion totale avec le pouvoir politique et le patronat », s’indigne un représentant du SNUTEFE-FSU, syndicat d’inspecteurs. Il faudra un changement de ministre, et plusieurs manifestations, pour que la sanction soit adoucie en signe d’apaisement, le 9 septembre. Anthony Smith reste inspecteur et atterrit dans un département plus proche de chez lui. Houspillé par sa ministre lors d’une réunion des services déconcentrés, Yves Struillou est poussé à la démission, sous les applaudissements d’une partie des syndicats. « Quand la haute hiérarchie n’écoute strictement rien de ce que font remonter les syndicats, cela creuse les fractures », conclut le représentant du SNUTEFE-FSU.

Yves Struillou a-t-il mangé son chapeau, tourné les talons, déserté ses idéaux de jeunesse ? L’énigme lui appartient. Il se la garde, même s’il s’avoue un temps « flatté » par l’idée qu’on puisse consacrer un portrait à « [s]a petite personne » : « Faisant partie de votre lectorat, j’aurais ainsi pu le montrer aux membres de ma famille. »

Son vieil ami perdu de vue disserte : « Son passé est peut-être un leurre protégeant l’homme qu’il est aujourd’hui vis-à-vis des reproches qui peuvent lui être faits par le monde social, tente Pierre Humbert, camarade de prépa ENA au début des années 1990. Ou bien est-ce la marque que l’éthique sociale qui était la sienne a laissé quelques traces dans son ADN. » Parmi les inspecteurs, secoués par le bras de fer, l’intrigue reste totale. « Il vous dirait sans doute que sans lui, ce serait pire, qu’il sert de paratonnerre… Est-ce qu’il ruse ou fait du zèle ? Je n’en sais rien et je m’en fiche », lâche un inspecteur du travail syndiqué à la CGT. Résistant de l’intérieur ? « L’argument est recevable à un niveau moindre, mais quand on atteint ce niveau de responsabilité, la corruption des esprits est totale », écarte Gérard Filoche. D’autres font remarquer que sur les dossiers politiques le rôle de la DGT reste technique. Et que les ordonnances travail étaient soutenues par les syndicats dits « réformistes ». Une anomalie demeure néanmoins dans son CV. Yves Struillon a duré à son poste, et vu défiler cinq ministres du Travail (Sapin, Rebsamen, El Khomri, Pénicaud et Borne), alors même qu’Emmanuel Macron théorisait et appliquait en partie un « spoil system » en changeant beaucoup de têtes ? « Tout ceci reste limité, recadre un observateur. On retrouve des gens de droite comme de gauche et très peu de responsables d’En marche, tout simplement parce que des marcheurs compétents pour ces postes, ça n’existe pas. » D’autant plus qu’il faut un juriste de haut niveau pour piloter une administration farcie de juristes et d’inspecteurs du travail qui tiennent plus que tout à leur indépendance. « Avec un “gestionnaire“ à sa place, ça aurait sans doute pété plus tôt », estime un cadre de l’inspection. Le profil de son successeur sera donc surveillé avec une particulière vigilance. Comme sa volonté d’enterrer ou non la hache de guerre avec les inspecteurs du travail.

(1) « Coronavirus : à Reims, une entreprise d’aide à domicile au cœur d’un conflit avec l’inspection du travail », france3-regions.francetvinfo.fr, 17 avril 2020.

Travail
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