Quelle souveraineté pour la transition ?

Construire un monde moins climaticide n’a rien à voir avec le souverainisme des frontières : c’est une réappropriation collective et solidaire de nos besoins colonisés par le capitalisme.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


La crise sanitaire ainsi que les crises climatique, écologique et sociale actuelles contraignent les diverses forces politiques à revisiter leur corpus idéologique pour donner l’impression de prendre ces enjeux en compte. Certains concepts que nous portons depuis toujours – et notamment la pertinence de l’échelle locale et la notion de souveraineté – semblent faire de plus en plus consensus. Pourtant, les mêmes mots ne désignent pas les mêmes choses, tant s’en faut. Essayons d’y voir plus clair.

Certains utilisent le concept de souveraineté pour désigner la capacité d’un État à réguler les flux à ses frontières et leur impact sur son organisation interne. Cela tend à faire croire qu’il s’agit d’un simple problème de frontières auquel on pourrait remédier par quelques mesures protectionnistes, qu’il s’agisse de se protéger de la figure bouc émissaire de l’étranger (à droite) ou de l’influence des multinationales (à gauche).

De manière assez floue, l’argument souverainiste entretient la nostalgie – ou le mythe – d’une souveraineté perdue et s’appuie sur le sentiment qu’ont à juste titre les citoyennes et les citoyens d’être privé·es de toute emprise sur la gestion de leur pays. Car cette perte de souveraineté de l’État et son assujettissement aux forces du marché ont considérablement réduit la portée de la souveraineté populaire, telle qu’elle s’exprime notamment dans les urnes.

Même si Emmanuel Macron a élargi le cadre en parlant de « souveraineté nationale et européenne », il n’a rien changé au concept : cette souveraineté-là se résume à une question de flux aux frontières. Or on peut tout à fait réduire ces flux sans que soient fondamentalement remises en cause les politiques inégalitaires et climaticides que nous connaissons actuellement.

De manière générale, les flux aux frontières ne sont certainement pas les déterminants principaux des conditions de nos vies, c’est-à-dire de ce dont nous dépendons pour nous loger, nous chauffer, nous nourrir, nous déplacer, et plus largement nous construire en tant que personnes au sein d’une communauté humaine porteuse d’un sens collectif.

Ces conditions sont autour de nous, chez nous, en nous, elles sont notre territoire. Il s’agit plus que jamais de les défendre, de les renforcer, pour construire aujourd’hui des territoires capables de nous accueillir et de nous nourrir toutes et tous, ainsi que celles et ceux qui nous succéderont. C’est cette reprise de possession des conditions de notre existence que nous appelons souveraineté.

Contrairement au souverainisme des frontières, qui peut très bien s’accommoder de la folie consumériste inhérente à la recherche constante du profit sans lequel le capitalisme ne peut perdurer, la reconquête des conditions de nos vies est en elle-même un projet d’émancipation de cette logique. Car l’une des premières souverainetés que nous devons recouvrer est celle sur nos besoins qui ont été colonisés par le capitalisme : la nature et la quantité faramineuse des produits que nous consommons répondent-elles à nos besoins ? Évidemment que non. Pour assouvir les besoins de croissance sans fin du système capitaliste, nos propres besoins, nos propres désirs ont donc été colonisés.

Plus généralement, c’est à l’échelle locale que nous pouvons définir collectivement le niveau de consommation nécessaire pour maintenir les conditions de nos vies plutôt que le retour sur investissement des fonds de pension. Le local ne se définit donc pas géographiquement mais comme un projet collectif de mise en cohérence de notre existence collective sociale et économique avec les exigences et urgences climatiques. C’est ce processus que nous appelons reconquête de nos souverainetés et que l’on peut décliner en plusieurs thèmes interdépendants : alimentation, énergie, mobilité, etc.

Cette reconquête à partir du local doit être complétée par une dynamique de verticalité ascendante comprenant l’interdépendance de nos sociétés et visant à construire des solidarités entre territoires fondées sur la complémentarité des besoins. La construction de ces solidarités est l’un des objectifs majeurs que nous devons nous fixer dans la réappropriation des conditions de nos vies. Elle va se nourrir de notre émancipation de la logique de compétition et de l’extractivisme inhérents aux sociétés néolibérales.

P.-S. : On peut retrouver cette réflexion sous un format plus approfondi ici : https://telesforomonzonlab.eus/souverainisme-et-souverainetes/?lang=fr. Elle s’inscrit dans la poursuite du débat entamé avec la rédaction par Bizi du projet de territoire Euskal Herria Burujabe « Reprendre possession de nos vies » : https://bizimugi.eu


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.