Sur la « carte carbone » individuelle

Les individus émettant le plus de carbone verseraient de l’argent aux plus sobres.

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Une proposition dont les premières versions datent des années 1990 revient dans l’actualité, portée par certaines personnalités de l’écologie sociale (1). C’est celle d’un rationnement individuel égalitaire des émissions de carbone via une carte carbone, complétée par un mécanisme marchand d’échange de quotas. Toutes les dépenses des individus seraient enregistrées sur leur carte avec comme unité de compte le contenu en carbone émis. Cela suppose de formidables bases de données, pour l’instant inexistantes, mais un tel objectif n’est pas hors de portée de politiques qui y consacreraient d’importants moyens. Le plafond à ne pas dépasser serait fixé en tenant compte des connaissances scientifiques sur le taux annuel de diminution des émissions nationales et mondiales compatible avec l’accord de Paris sur le climat, soit 6 à 7 % dans la période à venir.

Comme certains individus (ou ménages) « dépenseront » moins de carbone que le plafond (annuellement révisé à la baisse) et d’autres plus, la proposition est de créer un marché boursier où les plus émetteurs (en moyenne les plus hauts revenus) verseraient de l’argent aux plus sobres (les plus pauvres), le prix d’échange du carbone étant fixé par la « loi de l’offre et de la demande ». Les plus émetteurs seraient ainsi financièrement incités à réduire leurs émissions pendant que les plus sobres bénéficieraient d’une redistribution des revenus.

Cette proposition a des atouts, à commencer par l’égalité des droits et des devoirs dans un contexte où il faudra bien rationner les consommations directes et indirectes d’énergies fossiles des individus (tout comme celles des entreprises et des administrations, ce que cette proposition n’évoque pas). Mais le fait qu’elle retienne le principe d’un marché boursier pose d’énormes problèmes.

Les expériences de marchés du carbone en Europe (il n’en existe pas entre individus, en dépit de projets au Royaume-Uni) sont des échecs. Nous en avions fait un bilan avec Aurore Lalucq (2). De plus, s’agissant des individus, on voit mal comment ce mécanisme freinerait fortement les émissions des très riches. Ces derniers auraient largement les moyens d’acheter des « droits à polluer » aux plus démunis. Par ailleurs, une bonne partie des hauts revenus ne s’oriente pas vers la consommation mais vers des placements financiers, par exemple dans les multinationales… des industries fossiles. La carte carbone n’y pourra rien. Ensuite, la vive opposition à une taxe carbone qui était socialement injuste se reproduira avec ces marchés dépolitisés. Enfin, un marché boursier est toujours soumis à des mouvements spéculatifs ainsi qu’à des phénomènes de domination par les plus gros acteurs. Si l’on ajoute le fait qu’instaurer un tel mécanisme par pays n’a pas beaucoup de sens s’agissant du climat, on ne peut qu’être très perplexe sur ces projets. D’autres stratégies, non marchandes, sont possibles et nécessaires (3).

(1) Voir notamment www.comptecarbone.org et les écrits stimulants de Mathilde Szuba.

(2) Voir notre livre Faut-il donner un prix à la nature ?, Les petits matins/Institut Veblen, 2015.

(3) Ibid.

Jean Gadrey Professeur émérite à l’université Lille-I


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