Christiane Taubira : « Ma liberté de parole »

À l’occasion de la sortie de son premier roman, Gran Balan, Christiane Taubira nous a accordé un entretien exclusif. Elle explique ici comment elle s’est emparée de la fiction pour traiter des conditions de vie en Guyane, de l’héritage colonial, du féminisme, de la justice…

Deux ou trois plateaux de télé, deux ou trois radios. Pas plus. À l’occasion de la sortie de Gran Balan, premier roman de l’ancienne ministre de la Justice, Christiane Taubira s’est peu exprimée. Elle le reconnaît : elle ne goûte guère, non pas les médias, mais l’exercice en soi des médias, qui consiste trop souvent à commenter la petite phrase d’un opposant politique, l’actualité nationale ou internationale, à juger un successeur Place Vendôme. Aujourd’hui, elle accorde à Politis son seul entretien à la presse écrite. En prenant son temps. Pour parler de son roman, de littérature et d’écriture. Une écriture qui résonne, on ne sera pas étonné, avec une personnalité, ses engagements, son caractère. Avec une foultitude de personnages aux trajectoires diverses, personnelles, inscrits dans le territoire de la Guyane, qui virent à l’universel. Une Guyane qui lui est chère.

Gran Balan est votre premier roman, après dix essais. Comment passe-t-on de l’essai à la fiction ? Et qu’est-ce qui a présidé à cette vaste fresque sur la Guyane ?

Christiane Taubira : J’avais d’abord l’idée d’une nouvelle, sur le même sujet. Mais j’écris toujours très vite, et d’une seule traite. Avec le confinement, je me suis retrouvée scotchée. Je me suis alors posée plus tranquillement sur le sujet, prenant le temps d’écrire, d’aller au fond des choses. J’ai aussi cette culture du roman, des romans qui m’ont enseigné la vie autant que les essais. Peut-être plus, parce que je les lis dans un autre état d’esprit. Parce que les bons romans, ceux qui ne se contentent pas de nous divertir, nous instruisent sur la vie, sur les individus, sur des existences qui se débattent, débarquées à un moment donné, sur une petite chose, un incident, prises au lasso, pour reprendre une expression de Frantz Fanon. Ce sont des romans qui nous enseignent la vraie vie.

Que permet le voile de la -fiction ?

Je n’ai pas besoin de voile. C’est peut-être le cas de certains romanciers, qui cherchent une vie sociale discrète, veulent préserver des relations. Je n’ai pas besoin de ça, je suis connue, identifiée. On connaît mes idées, mes engagements, mes combats, mes défauts. Ma vie publique a été trop longue et trop intense pour que j’aie quelque chose à dissimuler. Ce roman n’est pas un cache-nez, c’est une façon différente, plus délicate et plus difficile, sans doute, de dire les mêmes choses, à partir du moment où l’on ne triche pas. Ce sont des idées que je porte depuis des dizaines d’années, mais exprimées différemment, à plusieurs voix, en déplaçant les situations. C’est exactement ce que permet le roman.

Gran balan se présente comme un roman. Ne serait-ce pas plutôt un récit ?

C’est un roman, dans la mesure où je construis des personnages. Ce ne sont pas des personnages nés à partir de rien, mais bâtis en toute liberté. Si j’avais été dans le récit, j’aurais raconté des faits, des attitudes, rapporté des mots avec fidélité, même si je peux écrire de façon lyrique. Ici, je me suis permis la non-fidélité, jusqu’à la liberté de la profusion. J’appelle les personnages quand je veux, je les rappelle, je les mets en congé quand je veux. Évidemment, ça n’en fait pas un roman en l’air, totalement détaché de la réalité ; il est inscrit en un lieu, dans une réalité sociale, dans les mécompréhensions collectives, les injustices flagrantes.

Entre le roman et le récit, je ne suis pas en mesure de parler d’un genre. Je ne suis pas assez littéraire pour juger. C’est en tout cas un roman complètement enraciné, pas vraiment un récit où je serais amenée à démontrer, comme Nuit d’épine (1), où je n’invente pas, où je raconte les choses telles que je les vis et les ressens, telles qu’elles me font rire ou pleurer. Il y a une subjectivité et une temporalité. Là, je chemine, avec quelques personnages. Je fais remonter des événements, je trafique avec le temps. Si cela m’arrange de les rendre récents, je les rends récents. Mais il est des événements sociaux pour lesquels, s’il s’agit de leur donner de l’épaisseur et du relief, je peux changer la forme. Ce que je ne me permettrais pas dans un récit.

Le roman se distingue aussi par son vocabulaire, un gigantesque glossaire, un phrasé particulier…

Il y a une question de langage que j’ai voulu introduire dès le premier chapitre en posant un message. Il y a là une langue, un roman français qui navigue entre plusieurs langages, dont le créole, rendu ici intelligible suivant certaines astuces, des périphrases, ou une traduction immédiate. Ce n’est pas une fantaisie, c’est aussi ma vie, ma langue, une habitude. De fait, avec tout éditeur, je suis à une -virgule près. On n’y touche pas. La virgule, ce n’est pas une affaire de typographie, c’est une question de rythme.

Quelle a été la réception publique et critique de ce premier roman en Guyane ?

C’est un peu prématuré pour en parler puisque le roman vient de paraître. Il n’y a qu’un seul libraire à Cayenne. Je sais qu’il m’attend. Et quand s’organise une séance de dédicaces, c’est une flambée. C’était le cas pour Nuit d’épine. Ça peut durer sept heures ! Il y a en tout cas, dans ce roman, des sujets, notamment de grands épisodes historiques qui se rappellent à nous, qui restent très présents en mémoire, dans la langue et le paysage et qui, je l’espère, feront l’objet de discussions, comme le rapport à la vie, à l’autorité.

De l’essai au roman, on retrouve nombre de vos préoccupations. Comme la justice, puisque le roman s’ouvre et se referme sur un -procès… et une justice inique. Croyez-vous qu’une justice est toujours possible ?

En tout cas, on doit l’exiger. Parce qu’il n’y a rien de pire que l’injustice. En dépit de tous les malheurs qui peuvent arriver dans la vie, qui n’est jamais un fleuve tranquille, on le sait, il n’y a rien de pire que l’injustice. Non seulement cela doit être possible, mais cela doit aussi être une quête sans fin. Il ne faut jamais hésiter à interpeller les instances judiciaires, à interpeller la justice, à tous les niveaux, des magistrats et des avocats aux greffiers, tous ceux qui participent à la justice, à cette conscience, qui contribuent à l’œuvre de justice, ce qui est le liant, le pilier, la colonne vertébrale d’une société démocratique. On n’a pas à demander à la justice d’être clémente ou, le cas échéant, d’être sévère. On lui demande, on exige, on requiert qu’elle soit juste. Et surtout pour les plus vulnérables.

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