Les profs, « héros » démunis

L’assassinat de Samuel Paty a mis en exergue des paradoxes. Les enseignants, désormais érigés en héros, s’inquiètent.

Nadia Sweeny  • 20 octobre 2020 abonné·es
Les profs, « héros » démunis
© Benoît Durand/AFP

Des « fainéants » de la crise sanitaire, les enseignants sont désormais devenus les hussards noirs de la République, ces héros chargés de transmettre ses valeurs et de soigner ses maux. L’on propose même de les applaudir chaque soir comme l’ont été les soignants au printemps. Comme eux, les profs sont désormais tenus de partir « au combat républicain » et ce, malgré des salaires sous la moyenne des pays de l’OCDE, un manque de personnels, de moyens et des réformes massivement rejetées… « Je suis anéantie par cet événement qui traduit un échec énorme en plus d’une immense tragédie humaine, souffle une prof d’histoire-géographie d’un lycée de Mantes-la-Jolie (Yvelines). Mais on tire la sonnette d’alarme depuis des années sur nos conditions de travail et, d’un seul coup, on devient des héros parce qu’on meurt ! », s’étouffe-t-elle.

La prochaine réforme, celle qui concerne la formation, prévoit d’envoyer des « étudiant·es de première année de master, sans, a priori, aucune expérience d’enseignement, prendre la responsabilité de classes en cours d’année avec toutes les difficultés inhérentes », s’alarmait en février le SNES-FSU, premier syndicat du secondaire. « Certains trouvent effectivement un peu saumâtre de nous ériger en héros alors que l’école est abandonnée, confirme Frédérique Rolet, sa secrétaire générale. Il y a un paradoxe à encenser l’école et à la déshabiller : on perd toujours 2 400 postes, certains établissements n’ont pas d’infirmière ni de psychologue… Les enseignants sont seuls. » Pour Laurence De Cock, professeur d’histoire-géographie au lycée polyvalent de Paris, « l’image du “super-héros” est un piège : il nous fait croire que nous allons soigner les maux de la République, le racisme, l’antisémitisme, la radicalisation, etc. Certes, c’est flatteur, mais c’est irréalisable et ce qui se montre au grand jour en ce moment, c’est notre impuissance ».

D’autant qu’avec l’hystérisation du débat, les paradoxes s’accumulent. La façon qu’a le ministre Jean-Michel Blanquer d’encenser les valeurs de la République, dont la liberté d’expression, n’en finit pas d’agacer les enseignants alors qu’ils font face à la réalité de sa loi pour « l’école de la confiance » de 2019. Son article 1 consacre en effet l’exemplarité des enseignants, dont la définition inclut la condamnation de celles et ceux qui « chercheront à dénigrer […] l’institution scolaire ». Une façon bien pratique de les faire taire.

Loin de remettre en question ces réformes ou même le budget voté pour l’année prochaine, Jean-Michel Blanquer préfère annoncer en grande pompe « un cadrage national strict et puissant » pour la rentrée du 2 novembre, accompagné d’une minute de silence et de menace de sanctions envers les perturbateurs. Un symbole étatique, certes essentiel, mais doublé d’une injonction par le haut que nombre d’enseignants redoutent. « Samuel Paty était très attaché à la liberté pédagogique, rappelle Frédérique Rolet. On ne veut pas que Jean-Michel Blanquer – dont c’est tout de même la marque de fabrique – nous impose des textes prescriptifs et des injonctions », prévient-elle. Car les politiques ont l’air de penser qu’il suffit de clamer une valeur pour que tout à coup, telle une révélation divine, celle-ci prenne vie dans le cœur de l’élève. Or, tous les enseignants que nous avons interrogés, notamment les profs d’histoire-géo en charge des fameux cours d’éducation morale et civique (EMC), sont formels : les valeurs de la République ne peuvent pas se contenter d’être des mantras qui s’imposent d’en haut.

« Liberté, égalité, fraternité sont des notions complètement abstraites pour des enfants de cet âge-là. Eux, ils sont dans le concret et ils savent très bien qu’ils ne sont pas égaux dans la vraie vie », poursuit Julie Buraud, prof d’histoire-géo dans un collège classé REP à La Rochelle. « Au Val-Fourré, la République est une mystique, renchérit l’enseignante de Mantes-la-Jolie. Notre travail de sensibilisation des élèves à ces valeurs est un travail de dentelle : nous avons besoin de temps et de sérénité. L’injonction descendante à réciter tel un catéchisme pour faire plaisir à un ministre ne fonctionnera pas. »

L’EMC – cours pendant lequel Samuel Paty a montré les caricatures de Charlie Hebdo – a été lancée en 2013 dans le cadre de la loi de refondation de l’école – soit bien avant les attentats. C’est à la rentrée 2015 que ces cours s’imposent, du primaire jusqu’au bac. Ils intègrent la notion de « morale », ajoutée aux anciens cours d’éducation civique, bornés au fonctionnement de nos institutions. Mais ses objectifs étaient clairs : transmettre une éthique de la discussion – affirmer son avis, respecter celui des autres –, uneculture du jugement et des normes communes permettant la vie en société.

Plusieurs questions fondamentales se sont alors posées, notamment dans la mise en pratique de ces enseignements. La première est la gestion des valeurs portées par la famille de l’élève. Quelle place leur donner ? Comment articuler et faire vivre les valeurs de la République, sans créer chez l’élève une crise de loyauté insurmontable pour un enfant de son âge ? Certes, il est impensable de rogner sur le programme, cependant, « les discours familiaux et scolaires ne doivent pas être en opposition ou en affrontement, mais présentés comme ne venant pas de la même sphère et n’étant pas de même nature. C’est ça, la laïcité, témoigne Laurence de Cock. Nous travaillons avec des êtres humains : le terrain est sensible et fragile, il est impossible de l’absolutiser. Nous sommes dans le tâtonnement permanent. » Un travail d’orfèvre, difficile, d’autant plus que la formation des enseignants, notamment pour l’enseignement laïc du fait religieux, « a été réduite à peau de chagrin, dénonce l’enseignante. Pendant quinze ans, elle a été au cœur des priorités ; aujourd’hui, c’est le numérique et la pédagogie en “kit” : les enseignants sont démunis. »

Par ailleurs, le durcissement de l’interprétation de la notion de laïcité, illustré par la volonté de mise à pied de Nicolas Cadène, secrétaire général de l’Observatoire de la laïcité, accusé de ne pas être « assez laïc », inquiète. « Il ne faut pas faire de la laïcité une arme de guerre, prévient l’enseignante de Mantes-la-Jolie. Nous entrons en période électorale avec une extrême droite puissante qui ne va pas protéger l’immense majorité des familles musulmanes qui veulent vivre en paix. Cela va produire un contexte criminogène et provoquer exactement ce contre quoi on prétend combattre. Notre métier va être de plus en plus difficile car nous sommes pris entre deux haines. »

La laïcité comme étendard d’une norme imposée : c’est exactement l’un des risques évoqués au moment du débat en 2013 à propos des EMC : celui de glisser de l’apprentissage du « juste » – émancipateur – à celui du « bien » – édicté d’en haut –, formant ainsi le piège de la « moralisation ». « Après les attentats, il y a eu un “redressement” de l’EMC, qui s’est centrée sur la norme républicaine avec une grille annuelle, des compétences et des objectifs, témoigne Laurence De Cock. L’EMC se rigidifie et devient une matière « comme les autres » : ses notes comptent pour le bac. « Quand on a reçu les nouveaux programmes d’EMC, on a eu cette impression d’un programme très moralisateur, se souvient Julie Buraud. On l’a senti comme une sorte d’entonnoir qui nous obligeait à porter “la bonne parole de l’État”. » Sur le terrain, les enseignants usent de leur liberté pédagogique pour faire incarner ces valeurs. « J’y mets mes tripes quand je fais de l’EMC ou quand je parle de la Révolution. Mais il faut une adéquation entre le discours du haut et la réalité du bas. » Et là, les enseignants n’ont aucune prise.

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