Silence dans les rangs !

C’est l’une des caractéristiques de ce moment très étrange que nous vivons. Au nom d’une liberté d’expression sans cesse exaltée, on cherche surtout à faire taire toute voix dissidente.

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C’est un classique de la vie politique, bien au-delà de nos frontières. Quand un événement tragique provoque une forte émotion populaire, il n’est pas facile pour un gouvernement de résister à la tentation d’en tirer profit. L’exemple le plus flagrant est celui du 11-Septembre 2001. Les néoconservateurs états-uniens avaient depuis huit ans déjà dans leur besace leur « choc des civilisations », et leur projet impérial de « Grand Moyen-Orient ». L’attentat eut pour eux comme un effet d’aubaine. Ils ont eu leurs guerres. Et ils ont obtenu en prime le « Patriot Act », cet arsenal juridique attentatoire aux libertés, donné pour provisoire, et qui fut évidemment pérennisé. Si l’on voulait citer un contre-exemple, c’est étonnamment en Israël qu’il faudrait le chercher, avec Yitzhak Rabin qui professait qu’il fallait « combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de processus de paix, et poursuivre le processus de paix comme s’il n’y avait pas de terrorisme ». Il a payé cette phrase de sa vie. Quant à nous, deux semaines après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, nous sommes plutôt dans les pas de George W. Bush que dans ceux de Rabin. L’heure est à la folie vengeresse. L’extrémiste Gilles-William Goldnadel, qui a son rond de serviette sur une chaîne d’information en continu, appelle à « venger » Samuel Paty, sans que cette sorte d’invitation au pogrom émeuve les autorités. Au même moment, ou presque, le siège du Parti communiste était tagué d’un infâme « collabo ». L’extrême droite est de sortie.

Et nous avons nos néoconservateurs, une petite cohorte d’intellectuels bien connus qui demandent au gouvernement, dans une tribune publiée par Le JDD, de durcir la laïcité, et de « créer des moyens inédits » (sic). Et qui, sans trop de pudeur, somment le gouvernement de « remplacer ceux qui ont fait leur temps ». Dans le collimateur, mais à mots couverts, l’Observatoire de la laïcité, et spécialement son secrétaire général, Nicolas Cadène, sur la sellette pour cause grave de « laïcité d’apaisement » (dixit Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté). Signataire de la pétition, la philosophe Élisabeth Badinter met les points sur les « i » dans Tribune juive : « Cela ne peut plus se régler par le pacifisme », dit-elle. 

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Et on tremble franchement pour la démocratie quand on entend le ministre de l’Éducation nationale accuser Jean-Luc Mélenchon de « trahison ». La référence martiale fait froid dans le dos. Le ministre rêve visiblement de faire marcher l’opposition au son du clairon. C’est l’une des caractéristiques de ce moment très étrange que nous vivons. Au nom d’une liberté d’expression sans cesse exaltée, on cherche surtout à faire taire toute voix dissidente. Le même ministre s’en prend ainsi à Edwy Plenel, qui, dit-il, prône « la haine collective de soi ». Une formule très connotée que l’on a beaucoup entendue pour stigmatiser les juifs qui critiquent la politique israélienne… Une sorte de militarisation du discours politique se met peu à peu en place. L’union nationale est requise.

Le vocabulaire guerrier n’est évidemment pas innocent. Il prépare à tous les états d’exception. Pour s’en convaincre, et s’en inquiéter, il n’est qu’à lire l’entretien de Gérald Darmanin dans Libé. Le ministre a décidé d’offrir la dissolution du Collectif contre l’islamophobie (CCIF) en gage à ses néoconservateurs. Pour cela, il n’hésite pas à malmener le droit. Le CCIF n’a évidemment aucun rapport avec l’attentat contre Samuel Paty, mais on a trouvé le numéro de téléphone de l’association sur l’agenda de l’auteur de la vidéo… C’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu le musulman. Il envisage même d’interdire les rayons de viande halal. Lieu bien connu de complot terroriste. Il s’est d’ailleurs exposé à la critique d’un avocat de l’Hyper Casher, victime de l’attentat de 2015. Va-t-on aussi devoir fermer les rayons de produits casher ? Trêve d’hypocrisie : c’est bien une guerre aux musulmans qui s’engage. S’il s’agissait de viser les islamistes radicaux, porteurs effectivement de discours de haine, voire d’appel à la violence, il n’y aurait pas à s’en plaindre. Mais comme on pouvait le redouter, le spectre s’est rapidement élargi. L’offensive se mène aussi contre la sociologie qui a le défaut de réintroduire le facteur social. Manuel Valls ressurgit avec sa formule dont on pensait qu’il avait fini par en avoir honte : « Expliquer, c’est excuser. » C’est toute une stratégie qui se déploie. C’est un sociologue, Farhad Khosrokhavar, qui lui répond quand il rappelle que le séparatisme est le fait de la France contre les musulmans plutôt que l’inverse. Ce qu’en d’autres termes on appelle ghettoïsation et misère des services publics.

L’attitude du gouvernement donne prétexte au populiste Recep Tayyip Erdogan pour, à grands coups d’insultes, se construire aux dépens de la France une image de protecteur des musulmans. Et nous voilà, de surcroît, englués dans une campagne de boycott qui pourrait même nous brouiller avec nos amis saoudiens, grands consommateurs d’armes françaises. Finalement, c’est le président du Conseil français du culte musulman qui tente de nous ramener à la raison. Il nous rappelle le terme oublié de notre devise républicaine. C’est au nom de la fraternité qu’il demande que l’on cesse de montrer les caricatures de Mahomet dans les écoles. Peut-il encore être entendu ?


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