Un mauvais débat au mauvais moment

Entre la gestion chaotique de la pandémie et les faillites d’entreprises. L’opération politique est transparente à force d’être grossière. Plutôt que dans le Coran, c’est peut-être dans les sondages en prévision de 2022 qu’il faut chercher la clé de la loi sur les « séparatismes ».

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Lorsque, le 2 octobre, il a présenté son projet de loi sur le séparatisme islamiste, Emmanuel Macron eut cette phrase en forme de mise en garde : « Partout où la République ne donne plus d’avenir, n’attendez pas que ses enfants l’aiment. » Bien vu ! Mais à qui donc s’adressait ce « n’attendez pas ! » ? À qui, en tout cas, devrait-il l’adresser, sinon à lui-même et à son gouvernement ? Ces mots auraient même pu préluder à l’annonce d’une grande politique de la ville. Mais non, ils annonçaient l’interdiction du burkini et une batterie de mesures plaçant l’islam sous surveillance. Certes, l’actuel Président a hérité de quatre décennies de faillite dont il n’est pas responsable, et qu’il a résumées d’une formule : « Nous avons nous-mêmes construit notre propre séparatisme, c’est celui des quartiers. » Il est vrai aussi que la fabrication d’un « problème musulman » ne date pas d’hier. Pierre Mauroy déjà accusait les grévistes de l’automobile d’être « agités par des groupes religieux ». Nous étions en 1983 et les grévistes étaient surtout « agités » par la défense de leur emploi.

La tentation d’attirer les regards vers les questions identitaires est une vieille histoire. Elle perdure. Les enfants ou petits-enfants des grévistes de l’industrie automobile sont aujourd’hui, pour beaucoup, des chômeurs. La plupart luttant âprement pour se trouver une place dans l’économie, ou pour mener à bien leurs études. Quelques-uns ont sombré dans la délinquance, et d’autres – peu en vérité – ont cherché refuge dans la religion, parfois jusqu’à contester les lois de la République. Justifient-ils, ceux-là, tout ce tintamarre politique, en pleine pandémie, et alors que notre pays flirte dangereusement avec le million de chômeurs supplémentaires ?

Le séparatisme, si on veut bien l’entendre comme volonté de préférer la loi divine au droit des hommes, n’est d’ailleurs pas le seul fait d’une certaine piété musulmane. On le retrouve dans tous les intégrismes. Le sous-entendu « islamiste » du gouvernement, c’est évidemment que, de loin en loin, chez les musulmans cela finit en jihadisme et en terrorisme. On commence par le burkini et on finit avec une machette. Continuum frauduleux qui fait de cette loi un projet tout en insinuations. C’est d’autant plus dommage que Macron a eu une occasion de remettre la politique de la ville à l’endroit, et de faire aimer la République à ses enfants, lorsqu’en mai 2018 il a reçu le rapport Borloo qu’il avait lui-même commandé. On sait le sort qu’il lui a réservé. Il s’agissait d’une dotation de cinq milliards pour 1 500 quartiers, ce qui paraît dérisoire aujourd’hui. C’était, nous annonçait-on, « le grand retour de l’État dans les quartiers ». Pas un État en uniforme, harnaché pour l’affrontement, mais des services publics et des commerces de proximité. Le rapport fut balayé d’un revers de main. C’est peu dire que la politique gouvernementale est allée à l’exact opposé. Officiellement, Borloo poursuivait pourtant les mêmes objectifs, avec presque les mêmes mots, déjà fort discutables, de « replis identitaires, communautaires et xénophobes ». Mais la méthode était la bonne. Le social était son préalable. Et contrairement à ce qu’a affirmé le Président, ses préconisations n’ont pas été mises en œuvre. Pire, le gouvernement vient de piquer 1,3 milliard d’euros dans les caisses d’Action logement, soit, dit-on, l’équivalent de 30 000 logements sociaux en moins cette année.

Le projet antiséparatisme, qui devrait venir en Conseil des ministres le 9 décembre, apparaît finalement comme un catalogue d’interdits caressant dans le sens du poil les républicains que nous sommes censés être. Dans un pays qui a coupé la tête d’un roi pour cause de droit divin, l’effet est garanti. Évidemment, ces certificats de virginité demandés à des médecins révulsent notre conscience. Évidemment, l’interdiction de la polygamie, par ailleurs déjà interdite, va plaire même à ceux qui la pratiquent en secret… Évidemment, le retour forcé de tous les enfants dans l’institution scolaire ne peut que recueillir une large approbation. Étant entendu que la loi ne s’attaquera pas à des enseignements alternatifs qui ont fait leurs preuves, ni ne s’avisera de contester les états douloureux de phobie scolaire dont souffrent certains enfants, mais ne touchera finalement que les familles musulmanes… Tout est fait, on le voit, pour flatter ce que Gilles Deleuze appelait nos « gros principes ». Il y a peut-être du bon, et même du nécessaire dans ces mesures dont chacune peut ouvrir un débat de conscience, au plus près de la réalité, notamment celle des jeunes filles. Mais la vraie question est ailleurs : pourquoi maintenant ? Entre la gestion chaotique de la pandémie et les faillites d’entreprises. L’opération politique est transparente à force d’être grossière. Plutôt que dans le Coran, c’est peut-être dans les sondages en prévision de 2022 qu’il faut chercher la clé de tout ça. La menace pour le candidat Macron peut venir d’une forte candidature à droite. Ce plan antiséparatisme, qui ressemble à s’y méprendre à un plan antimusulman, a un double avantage : il prive la droite d’un argument obsessionnel, et il permet à un ministre de l’Intérieur, transfuge du sarkozysme, de se réclamer de la gauche… (1)

(1) Gérald Darmanin, dans Le JDD du 4 octobre.


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