Les leçons de Donald Trump

Trump n’aurait jamais dû être là. C’est l’autre Amérique, celle des élites, qui a failli, par une condescendance dont Hillary Clinton a été le symbole. Les leçons sont pour nous aussi. Ce sont les Macron et les Clinton qui font les Le Pen et les Trump.

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Fort de son ignorance abyssale, Donald Trump nous a, tout de même, administré quelques rudes leçons d’histoire. La première, la plus importante, est que le pire est toujours possible. Les Allemands de 1929 n’auraient jamais pensé que les communistes préféreraient Hitler aux socialistes. Et les communistes n’auraient jamais pensé qu’Hitler serait Hitler. La plupart des électeurs de Trump n’auraient jamais pensé qu’il finirait sa campagne en mimant d’un index provocateur l’assassinat de son rival démocrate. En 2016, personne n’imaginait que, quatre ans plus tard, on parlerait de guerre civile, comme revenus un siècle et demi en arrière. Non pas d’une révolution, mais d’un affrontement dont la principale détermination serait raciale. Le plus turbulent et le plus erratique président des États-Unis nous a rappelé qu’il n’y a pas en histoire d’effet de cliquet. Tout est réversible. Même le temps. Nous avons appris que le Ku Klux Klan pouvait ressurgir des ténèbres, déguisé en costumes de ville ; nous avons appris que les droits civiques et les droits des femmes pouvaient être menacés, et les accords internationaux déchirés ; et que le créationnisme pouvait devenir quasiment doctrine officielle. Les électeurs de Trump, eux, ont appris que le réchauffement climatique est une invention des ennemis de l’Amérique (puisque « ça finira bien par se rafraîchir ») ; que l’avenir de l’humanité est au gaz de schiste, et aux forages pétroliers dans la banquise… Ils savent que le « virus chinois » va disparaître puisque nous aurons un « bon vaccin » avant l’élection ; que l’ONU et surtout l’Unesco sont, à peu de chose près, des repaires de communistes. Ils savent enfin qu’à l’approche d’une élection présidentielle il est prudent, comme autrefois, d’acheter quelques armes automatiques et de rejoindre sa milice, pour défendre l’Amérique blanche des Pères fondateurs, vouée au « grand remplacement », en cas de victoire démocrate.

Trump est ce président qui trône sous le portrait de son lointain et admiré prédécesseur Andrew Jackson, l’homme qui déporta des milliers d’Indiens sur « la piste des larmes » – on parlerait aujourd’hui d’épuration ethnique. Il est celui qui couvre les crimes racistes, dont ceux, nombreux, de la police. À lui seul, Trump est une rétrospective de l’histoire sombre de l’Amérique. Même les bandits sont dans son western : ce sont ses conseillers en communication, ultranationalistes et semi-fascistes, qui n’en finissent pas d’inventer des coups tordus. Ceux-là professent que la vérité n’est jamais qu’une alternative au mensonge, et réciproquement… Et leur poison se répand un peu partout dans le monde du complotisme international. Car le fossé que Trump a creusé dans la société américaine est avant tout culturel. Ses supporters ne s’informent que par un seul canal : Fox News, le CNews d’outre-Atlantique. Ils ont des Zemmour et des Pascal Praud en pagaille, à faire pâlir de jalousie Bolloré. Ils sont captifs d’un entre-soi délétère, pendant que l’autre Amérique, qui appartient à un autre monde, regarde les grands networks et lit le New York Times et le Washington Post. Ce sont deux pays qui se font face. Le pire n’est pas de se haïr, mais de ne plus parler le même langage et de ne plus voir les objets tels qu’ils sont.

Trump est dangereux pour son pays, comme en témoigne sa gestion de la pandémie. Il est dangereux par son racisme, son machisme, par la violence qu’il secrète, y compris dans les forces de police, et par son hypernationalisme, son America first (le slogan des nazis américains, dans les années 1940). Il est redoutable parce qu’il dit n’importe quoi à des gens qui n’ont pas les moyens de douter. Il est dangereux surtout parce qu’il fait partie de cette race de prédateurs qui méprisent l’avenir, et qu’il encourage tous les autocrates du monde à semer le chaos dans les relations internationales. Il n’est pas le seul à agir ainsi, mais il est le plus puissant et, si j’ose dire, le plus efficace. Mais Trump n’aurait jamais dû être là. C’est l’autre Amérique, celle des élites, qui a failli, par une condescendance dont Hillary Clinton a été le symbole. Les leçons sont pour nous aussi. Ce sont les Macron et les Clinton qui font les Le Pen et les Trump. Alors, bien sûr, Joe Biden est le candidat des élites, un libéral programmé pour faire la politique de Wall Street. Mais pour les Noirs, les femmes, les immigrés, et tant d’autres, il est tout de même préférable que nous revenions à notre époque. Le problème de fond n’en sera pas résolu pour autant. L’interaction entre des droites libérales et toutes sortes de variétés de populismes et de semi-fascismes est aujourd’hui une donnée planétaire. Le « trumpisme » est un mal profond et durable. C’est un ultranationalisme qui hérite de l’injustice sociale fabriquée par les libéraux pour en faire une question raciale. Mais il y a dans cette élection, dont on ne connaît évidemment pas l’issue, en ce 3 novembre, le pire et le moindre mal. Et l’hésitation n’est pas possible.


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