En Australie, la jeunesse contre l’ogre du charbon

En Australie, la société civile s’active contre les projets du gouvernement reposant sur l’exploitation massive et destructrice de la houille.

Sophie Ansel  • 2 décembre 2020 abonné·es
En Australie, la jeunesse contre l’ogre du charbon
Des activistes anti-charbon, le 5 mai 2019 à Canberra, en Australie.
© Lisa Maree Williams / GETTY IMAGES ASIAPAC / Getty Images via AFP

L’Australie est en état d’alerte -climatique : la fréquence des chaleurs extrêmes et des sécheresses s’intensifie, les saisons d’incendies deviennent plus longues et destructrices, les inondations sont de plus en plus dévastatrices… Lors de la saison 2019-2020, les mégafeux incontrôlables ont ravagé une superficie forestière équivalente à celle du Royaume-Uni et tué près de trois milliards d’animaux. Du côté des océans, les inquiétudes grandissent aussi : la Grande Barrière de corail a perdu 50 % de sa surface durant les trente dernières années. Selon le biologiste et climatologue Ove Hoegh-Guldberg, ce joyau australien aura disparu d’ici à 2040, emportant des milliers d’espèces vivantes nourries et abritées par son précieux écosystème.

L’Australie n’est pas un pays modèle en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Si elle a bien ratifié l’accord de Paris sur le climat en 2016, s’engageant ainsi à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 26 à 28 % d’ici à 2030 (par rapport à 2005), sa dépendance aux énergies fossiles freine l’action politique. L’un des pays les plus polluants de la planète, l’Australie brûle toujours du charbon pour générer son électricité : ses 19 centrales représentent à elles seules un quart de l’empreinte carbone du pays.

Les multiples déclarations du Premier ministre, Scott Morrison (1), minimisant le lien entre le changement climatique et les incendies inquiètent l’opinion publique. « Depuis 2013, le Premier ministre et ses prédécesseurs ont reçu au moins 18 avertissements d’experts de haut niveau liant le changement climatique à -l’aggravation des feux de brousse, a déclaré David Ritter, directeur général de Greenpeace Australie, dans The Guardian en décembre 2019. Ils les ont tous ignorés. Ils ont non seulement échoué à agir pour réduire les émissions à l’origine de l’urgence climatique, mais ils ne se sont manifestement pas suffisamment préparés aux incendies catastrophiques. » Des dirigeants politiques à contre-courant des préoccupations citoyennes : 90 % des Australiens pensent que le réchauffement climatique constitue une menace critique ou importante, selon une enquête de l’Institut Lowy de Sydney. Une prise de conscience qui se traduit en actions et mobilisations sur le terrain, comme celles contre le projet minier Carmichael, porté par la multinationale indienne Adani.

Dans l’État du Queensland, le bassin de Galilée abrite l’une des plus importantes réserves inexploitées de charbon thermique au monde, estimée à 27 milliards de tonnes. Neuf mines géantes y sont envisagées, qui permettraient d’exporter 330 millions de tonnes de charbon en trente ans. Pour le gouvernement, c’est une opportunité en or pour son économie et la création d’emplois – même si cela menace pourtant 60 000 emplois liés au tourisme. Le feu vert au projet Carmichael engendrera la mort d’écosystèmes vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années et un désastre planétaire : la combustion du charbon émettra 700 millions de tonnes de CO2 par an, le double des émissions annuelles de la Nouvelle-Zélande et de la France réunies. En outre, pour exporter ces millions de tonnes de charbon, il faudra agrandir le port d’Abbot Point, draguer les fonds marins directement connectés à la Grande Barrière de corail et y faire passer chaque année 500 énormes bateaux vraquiers. Près de 270 milliards de litres d’eaux souterraines du Queensland seront mises gratuitement à la disposition des exploitants pendant soixante ans, dans un pays où cette ressource est précieuse, car insuffisante.

Depuis quelques années, la société civile australienne (scientifiques, Aborigènes, citoyens, ONG, professionnels du tourisme, fermiers) tente d’ériger un rempart face à ce projet dévastateur. Le mouvement cible et dénonce notamment les investisseurs, locaux ou étrangers : ainsi, 89 grandes entreprises ont refusé de s’impliquer dans le projet et, sur les 16 banques prévues pour le financer, 14 se sont rétractées, dont les françaises Société générale, Crédit mutuel et BNP Paribas. Si les ONG bien établies en Australie, telles Greenpeace, WWF, Change, Get Up ou Extinction Rebellion, catalysent l’énergie citoyenne pour empêcher des mines d’ouvrir, la résistance compte aussi dans ses rangs les communautés aborigènes directement affectées. Pour les peuples wangan et yagalingu, la mine -Carmichael signifie la destruction d’un héritage culturel de plus de 80 000 années. Armé de son didjeridoo et de ses convictions personnelles, le porte-parole wangan Adrian Burragubba avait voyagé à travers le monde en 2015 pour exhorter les banques à ne pas financer la mégamine, et il s’est aussi attaqué aux permis miniers délivrés par le gouvernement. Une bataille qui lui coûte cher : en 2019, il est condamné à verser 600 000 dollars australiens à Adani après de nombreuses poursuites judiciaires infructueuses. La Cour suprême du Queensland lui a interdit, ainsi qu’à son fils, de retourner sur un site cérémonial situé sur le site minier, sous peine de prison. Une série de coups durs qui ne font pas baisser les bras aux Wangan et aux Yagalingu.

Dans les années 1960, les gouvernements australiens successifs, avides d’investissements étrangers, ont massivement fondé l’économie sur l’exploitation des ressources naturelles. Au début des années 1970 apparaissent les premières revendications pour les droits aborigènes, à côté d’une volonté citoyenne de protéger activement le patrimoine environnemental. L’une des grandes victoires des mobilisations écologiques – et l’un des actes de désobéissance civile de masse les plus réussis (6 000 personnes mobilisées, 1 500 arrêtées) – fut l’arrêt, en 1982, de la construction du barrage Franklin, en Tasmanie, qui menaçait d’inonder une rivière sauvage immaculée.

Glenn Lockitch, photojournaliste australien, suit les mobilisations citoyennes pour l’environnement depuis les années 1990 : « En 1995, 50 % de la surface forestière, 75 % des forêts tropicales et 97 % des forêts anciennes avaient été défrichées au profit des agriculteurs. Sur le site de déforestation de Woodchip Mill à Eden, les manifestants créaient des trépieds géants à partir des troncs d’arbre et s’y tenaient en équilibre pour entraver le passage des camions. » L’un des représentants les plus connus des mobilisations écologistes est Peter Garrett, le chanteur du groupe de rock Midnight Oil, dont la célèbre chanson « Beds Are Burning » revendique dès 1987 le retour des terres aux Aborigènes. En 2002, le chanteur consacre sa carrière à la protection de l’environnement et devient, cinq ans plus tard, ministre fédéral de l’Environnement d’un gouvernement travailliste, où il parvient à empêcher le projet de barrage dévastateur de Traveston en 2009. En 2017, il reconstitue Midnight Oil pour une grande tournée australienne, avec pour messages « Stop Adani » ou encore « Coral, not Coal » (« du corail, pas du charbon »). « C’est ça, le vrai patriotisme du XXIe siècle : agir à l’échelon local pour le bien de la communauté et de la planète », a-t-il résumé au National Press Club.

S’attaquer aux projets de mines s’apparente à un combat de David contre Goliath, à en croire la déclaration de l’ancien Premier ministre Kevin Rudd (2) au Guardian en octobre 2019. Selon lui, trois des plus grandes multinationales minières ont mené des opérations sophistiquées pour empêcher la mobilisation climatique et continuer à exercer une influence quotidienne sur le gouvernement grâce à un vaste réseau de lobbying et à une relation « ombilicale » avec les médias du magnat Rupert Murdoch. Quelques mois plus tard, l’héritier de l’empire familial, James Murdoch, dénonçait le climatoscepticisme de certains médias du groupe lors de la couverture des gigantesques incendies. En 2020, le Guardian australien révèle qu’un détective privé, engagé par Adani, a suivi et photographié la fille de 9 ans de Ben Pennings, opposant au projet minier, sur le chemin de l’école…

La nouvelle génération du pays a gonflé les rangs de la bataille écologiste. Inspirés par la grève pour le climat de Greta Thunberg, une centaine de milliers de jeunes Australiens se sont rassemblés autour du mouvement School Kids 4 Climate en 2019, exigeant une action immédiate du gouvernement et l’arrêt des investissements dans les énergies fossiles. « On est passé d’un rassemblement au cœur de Sydney de 5 000 enfants en novembre 2018 à un mouvement de près de 100 000 jeunes un an plus tard. Beaucoup d’entre eux ont choisi la désobéissance civile en ne se rendant pas à l’école et maîtrisent parfaitement les informations scientifiques sur le climat », raconte Glenn Lockitch. Si la pandémie de Covid-19 a freiné ces mobilisations dans les rues, un autre terrain de lutte s’est présenté : les tribunaux. En mai, des jeunes réunis dans Youth Verdict ont attaqué en justice un nouveau mégaprojet charbonnier porté par le milliardaire Clive Palmer, tandis que huit autres, âgés de 13 à 17 ans, ont lancé en septembre une action en justice contre l’extension d’une mine en Nouvelle-Galles-du-Sud. Une nouvelle lutte de David contre Goliath s’amorce.

(1) La droite (Parti libéral) gouverne l’Australie depuis 2013. Scott Morrison a succédé en 2018 à Malcolm Turnbull.

(2) Travailliste, Kevin Rudd a été Premier ministre de 2007 à 2010 et six mois en 2013.

Écologie
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