Notre ami le dictateur

Égypte, Turquie, Libye… Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge.

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À l’occasion de la visite du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, le protocole élyséen a inventé un genre nouveau de cérémonie : la remise clandestine de Légion d’honneur. Ou, si l’on préfère, la Légion d’honneur honteuse. Finalement révélé, l’événement a été particulièrement mal reçu en Italie, où l’on n’a pas oublié l’assassinat en 2016 du jeune sociologue Giulio Regeni, qui travaillait sur les syndicats égyptiens, et dont le corps mutilé a été retrouvé près du Caire une semaine après son enlèvement. Un cas parmi des dizaines d’autres, opposants au régime, journalistes, démocrates, militants des droits humains. Les geôles du maréchal Sissi comptent plus de soixante mille prisonniers politiques. Amnesty International parle aussi d’une « frénésie d’exécutions » : 57 pour les seuls mois d’octobre et de novembre. Tel est l’homme auquel Emmanuel Macron adressait de fraternelles tapes dans le dos. On a beau savoir depuis Saint-Just qu’« on ne gouverne pas innocemment », on est pris de nausée. Mais pourquoi cette Légion d’honneur et ces gestes empressés ? La première réponse qui vient est évidemment le juteux commerce des armes. L’Égypte possède le catalogue complet de la maison Dassault. On parle de sept milliards d’euros depuis 2009. Des avions de chasse Rafale et des missiles Crotale que l’Égypte n’a pas manqué d’utiliser pour tenter d’écraser la rébellion au Yémen et les populations alentour. Face à cela, que pèse le beau geste symbolique du journaliste et écrivain italien Corrado Augias, qui est allé à l’ambassade de France à Rome rendre sa Légion d’honneur ?

Mais, me direz-vous, rien de tout ça n’est très nouveau. Il y a donc autre chose qui nous ramène à des débats qui sont hélas dans notre actualité. La France entretient avec le monde musulman des relations conflictuelles, comme jamais peut-être depuis la guerre d’Algérie. Le projet de loi « antiséparatiste » est perçu, non sans raison, comme hostile à l’islam. Avec opportunisme, l’autocrate populiste turc Erdogan s’est empressé de prendre la tête de la fronde anti-française faisant ainsi coup double. Il se pose en héraut du monde musulman contre une France qui attire à elle tous les griefs, et il transfère sur un terrain idéologique un conflit dont l’enjeu est la possession de zones maritimes qu’il dispute à la Grèce en Méditerranée orientale. Avec, à la clé, d’importantes ressources gazières. Emmanuel Macron et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (« la gauche » de la macronie…) sont donc en quête de soutiens. Le maréchal Sissi fait l’affaire. Et ne soyons pas trop regardants ! Pire que les tapes dans le dos, il y eut même cet hallucinant échange pseudo-philosophique entre le président français et le dictateur égyptien devant la presse. Quoi de plus flatteur pour Sissi qu’une aimable conversation au pays des Lumières sur Dieu, l’Homme et l’organisation des sociétés humaines ? C’est peu dire que Macron est « égypto-dépendant ». Sans compter que le président français et le dictateur égyptien font cause commune dans un autre dossier, à haut risque. Ils soutiennent l’un et l’autre l’aspirant dictateur libyen Khalifa Haftar – un ami de Bachar Al-Assad – dans son entreprise militaire contre le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU. Le soutien de Sissi à Haftar est officiel. Celui de Macron est plus discret, puisque la France a, « en même temps », reconnu le gouvernement de Tripoli. Et l’affaire est plutôt mal engagée depuis que… la Turquie a volé au secours de Tripoli. Cela fait beaucoup de zones de friction avec la Turquie. Au cours de l’été dernier, les navires français et turcs ont même joué à se faire peur en Méditerranée orientale, frôlant parfois l’incident.

Aujourd’hui, la France milite pour le renforcement des sanctions économiques. Sans grand succès, parce que l’Allemagne redoute qu’Erdogan pousse vers l’Europe, comme il l’a déjà fait, des dizaines de milliers de réfugiés syriens qu’il retient dans ses camps depuis le cynique pacte migratoire signé avec l’Union européenne en 2016. Nous voilà donc bien seuls ! Il n’y avait pourtant pas de fatalité pour que la France soit en première ligne face à l’ambitieux et belliqueux Erdogan. Pas de fatalité pour qu’elle s’isole de l’Union européenne. Derrière ces affaires croisées, il y a notre dépendance à l’industrie d’armement et une culture officielle crispée dans un monde qui bouge. Reconnaissons que tout, aujourd’hui, est plus compliqué. La Turquie est l’exemple même de ces nationalismes qui font et défont leurs alliances au gré de leurs intérêts immédiats. Membre de l’Otan, elle est désormais avec la Russie en Syrie ou dans le Caucase, mais s’oppose à elle en Libye où Poutine soutient Haftar… Quant à Erdogan, il emprisonne lui aussi ses opposants, et prête la main en toutes circonstances au massacre des Kurdes ou des Arméniens. S’il n’est donc pas question de le soutenir, il n’est pas utile non plus de lui fournir des prétextes. Enfin, on ne peut parler du Moyen-Orient sans dire un mot de la Palestine. Voilà que la France prend le parti d’ignorer la décision de la Cour européenne des droits de l’homme qui lui enjoint de reconnaître le droit au boycott des produits israéliens comme une liberté d’expression. La France choisit mal ses amis.


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