Leçons arabes

La Syrie et l’Égypte, c’est finalement le triomphe d’une vision occidentale culturaliste d’un monde arabe qui serait inaccessible à la démocratie. D’où une certaine indifférence. En attendant que nous revisitions nos préjugés, gardons-nous du piège des anniversaires qui figent les événements dans le passé.

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Si on voulait mesurer les acquis et les limites de la révolution tunisienne, il faudrait méditer une phrase prononcée le 18 janvier par le porte-parole du ministère de l’Intérieur, pour qui les émeutes qui ont éclaté ces derniers jours n’ont « rien à voir avec les mouvements de revendication garantis par la loi et la Constitution ». Façon habile de rappeler que depuis la chute de Ben Ali, voici tout juste dix ans, la Tunisie n’est plus une dictature, que l’on peut y parler, y voter, y manifester, mais qu’on ne peut en aucune façon se révolter contre la faim, la grande misère et le chômage. C’est ce que font pourtant depuis une semaine, dans les principales villes du pays, et dans la périphérie populaire de Tunis, des jeunes au comble du désespoir, comme l’était Mohamed Bouazizi lorsqu’il s’est immolé par le feu, le 17 décembre 2010. Sacrifice qui marqua le début des révolutions arabes. Certes, la Tunisie est le seul pays à avoir pu inscrire dans des institutions les acquis de sa révolution. En témoigne l’évolution du statut des femmes. En témoigne aussi une alternance admise par les islamistes d’Ennahdha, proches de Frères musulmans. Mais elle n’est pas pleinement une démocratie parce qu’il n’y a pas de démocratie qui vaille sans justice sociale, et qu’une grande partie de la jeunesse n’a pas vu la situation s’améliorer. Loin s’en faut. Une leçon qui vaut aussi pour nos régions.

En dépit de toutes ces limites, la Tunisie se situe du côté de l’espoir, où elle est bien seule. En Égypte, au Bahreïn, en Syrie bien sûr, les révolutions ont été écrasées dans le sang ou ont sombré dans le chaos, comme en Libye. L’Égypte a raté l’alternance démocratique du fait du coup d’État militaire du général Sissi. En Syrie, il n’y a que des vaincus : cinq cent mille morts, des millions d’exilés, un territoire partagé par des occupants russes, iraniens, turcs, et un pouvoir qui n’a plus que le pouvoir de torturer et de tuer. Dans la région insoumise d’Idlib, où la mort a plusieurs visages, la population affronte la pandémie avec des installations de fortune après que les avions de Poutine et de Bachar Al-Assad eurent méthodiquement détruit les hôpitaux. Si le massacre en Syrie a pu avoir une telle ampleur, c’est en partie parce que l’opinion internationale a été tétanisée par la propagande de Bachar Al-Assad et de Poutine, relayée, il faut bien le dire, par nos dirigeants. La Syrie n’a pas été un autre Vietnam dans la conscience universelle parce que l’idée s’est insinuée qu’il faut, dans le monde arabe, une dictature pour faire barrage à l’islamisme version jihad. L’histoire syrienne montre pourtant que c’est tout le contraire, et que l’une est pourvoyeuse de l’autre. Le coup de génie d’Assad aura été de libérer les dirigeants jihadistes et de les jeter dans une révolution aussitôt transformée en guerre civile. Mais, malgré l’ampleur de la tragédie, le souvenir vacille encore d’une révolution qui fut d’abord démocratique et pacifique avec des comités locaux et un processus d’auto-organisation inscrit dans la mémoire collective.

La Syrie et l’Égypte, c’est finalement le triomphe d’une vision occidentale culturaliste d’un monde arabe qui serait inaccessible à la démocratie. D’où une certaine indifférence. En attendant que nous revisitions nos préjugés, gardons-nous du piège des anniversaires qui figent les événements dans le passé. Les mobilisations au Liban, en Irak, en Algérie renouent depuis deux ans avec l’élan révolutionnaire. Le Soudan, pays à majorité arabe, a fait chuter son dictateur et imposé un fragile processus démocratique. Beaucoup de leçons sont à retenir de ces événements plus récents. L’écrivain égyptien Ahmed Naji souligne par exemple que les peuples ont cessé de tourner leurs colères vers des causes extérieures « autorisées » (1). Une opposition stérile à « Israël » et à « l’impérialisme » a longtemps servi aux régimes autoritaires pour externaliser la politique, autorisant de temps à autre des manifestations sur des thèmes maîtrisés et consensuels. Les peuples ont cette fois dirigé leurs colères contre leurs dirigeants. Lesquels, au passage, ont abandonné depuis bien longtemps la cause palestinienne. Enfin, les révolutions ont bousculé durablement les stéréotypes d’un monde arabe entièrement conditionné par les divisions communautaires. On manifeste à Beyrouth toutes communautés confondues. On brûle des drapeaux iraniens (et américains) dans les manifestations chiites irakiennes, où l’on affronte des milices à la solde de Téhéran. Bref, ici et là, les mouvements révolutionnaires empruntent de plus en plus les chemins universels de la lutte des classes.

Et la Palestine, que devient-elle ? Sonnée par l’épisode Trump, elle vit une situation d’apartheid dans l’indifférence générale. Pendant que la plupart des pays arabes luttent pour leur deuxième indépendance, les Palestiniens subissent encore le joug d’un pouvoir colonial à l’ancienne, et sont en quête de leurs droits les plus élémentaires. Ils ont besoin pour les obtenir de s’émanciper de vieux dirigeants qui s’accommodent trop bien du statu quo. Les élections enfin promises pour les 22 mai et 31 juillet peuvent leur fournir l’occasion d’un renouvellement. Encore faut-il que l’accord Fatah-Hamas résiste aux tensions internes et aux pressions israéliennes. Israël semble déjà résolu à priver du droit de vote les habitants de Jérusalem-Est… Va-t-on s’en émouvoir chez nous ?

(1) Entretien dans Le Monde daté des 17 et 18 janvier.


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