À Hongkong, les pro-démocratie ne baissent pas les bras

Pour parer aux attaques de Pékin, les dissidents poursuivent leur combat via le monde du travail ou depuis des pays d’exil.

Mazarine Biro  • 17 mars 2021 abonné·es
À Hongkong, les pro-démocratie ne baissent pas les bras
Joshua Wong, l’un des leaders du mouvement d’opposition, a été condamné à plus d’un an de prison.
© Anthony Kwan/GETTY IMAGES ASIAPAC/Getty Images/AFP

P ékin n’a pas du tout l’intention de démocratiser Hongkong. Les prochaines élections locales ne seront qu’une “sélection” des représentants hongkongais par le Parti communiste chinois (PCC). » C’est ainsi que le célèbre activiste Nathan Law analyse la situation au lendemain de la clôture, le 11 mars, du congrès de l’Assemblée nationale populaire (ANP), le « parlement » chinois, qui se réunit chaque année pour approuver les décisions politiques du président Xi Jinping. L’ANP vient de voter une réforme du système électoral du Conseil législatif de Hongkong (l’instance gouvernementale de l’île), décrétant que ses futurs membres devront être « patriotes ». Comprendre : inféodés au PCC.

Il s’agit de la dernière étape en date d’une reprise en main par Pékin, après le coup de massue du 30 juin 2020. Le gouvernement de Hongkong, à ses ordres, avait adopté une loi sur la sécurité nationale définissant quatre crimes passibles de la prison à vie : sécession, subversion, terrorisme, collusion. Une -centaine de citoyens hongkongais ont été arrêtés depuis lors. Joshua Wong, l’un des leaders du mouvement pro-démocratie, a récemment été condamné à plus d’un an de prison. La région administrative « spéciale » est désormais totalement sous le joug du PCC.

Pourtant, les pro-démocratie, qui ont mis plus d’un million de personnes dans la rue en juin 2019, n’entendent pas baisser les bras. « La communauté hongkongaise fera tout pour rester unie », affirme depuis Londres Finn Lau, l’un des jeunes dissidents exilés, très déterminé face à la caméra de son ordinateur. Pointant précisément la contestation de la vision obsessionnelle de l’unité prônée par le PCC, qui vise à rassembler la Chine tout entière derrière son leader suprême, Xi Jinping.

Les manifestations étant interdites à Hongkong depuis plus d’un an, la résistance cherche localement de nouvelles formes d’expression. C’est notamment le défi du monde du travail, sur un territoire qui connaît une longue -tradition syndicaliste, souligne Chloé Froissart, spécialiste de la Chine à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). La Confédération des syndicats de Hongkong (HKCTU), organisation à tendance sociale-démocrate, est traditionnellement en faveur du libéralisme économique et politique. Son président, Lee Cheuk-Yan, a d’ailleurs été arrêté le 18 avril 2020 pour son engagement en faveur de la démocratie à Hongkong. « Les syndicats ont joué un rôle important pour soutenir les militants pro-démocratie, notamment durant la grève générale qui avait paralysé la ville en août 2019 », explique Chloé Froissart.

Des commerces reversent une partie de leurs bénéfices aux opposants.

À la suite de ce moment historique, les dissidents politiques ont tenté de multiplier les relais au sein des organisations syndicales. Et plusieurs labor unions pro-démocratie ont vu le jour, comme le Syndicat général des employés de la construction et de l’ingénierie de Hongkong, ou encore l’Alliance des employés de l’autorité hospitalière, qui avait fait parler d’elle en janvier 2020, à l’occasion d’une grève pour demander la fermeture des frontières avec la Chine continentale en lien avec l’apparition du Covid-19.

Certaines entreprises ont décidé -d’aider financièrement les dissidents hongkongais, au sein d’une « économie du cercle jaune », ainsi dénommée en référence à la couleur du parti pro-démocratie. Il s’agit d’une organisation secrète dont les membres restent anonymes. Mr K. gère une page Instagram faisant la promotion de ces commerces « jaunes ». « J’ai commencé à soutenir les militants pro-démocratie en 2019. À Hongkong, nous ne pouvons pas nous exprimer librement, c’est pourquoi certaines personnes résistent à leur manière, en choisissant par exemple de consommer dans un restaurant ou un café qui reverse une partie de ses bénéfices au mouvement. » La voix résonne au téléphone dans un cri du cœur pour expliquer la motivation de cet homme qui risque à tout moment d’être découvert : « J’aime Hongkong ! » Combien de commerces participent à cette solidarité ? « Nous sommes peut-être plusieurs milliers. » Finn Lau affiche l’ambition de la résistance : « Nous voulons que l’économie du cercle jaune devienne internationale avec des échanges entre Hongkong et le Royaume-Uni, le Canada, les États-Unis… » Mr K. confirme que ces « business jaunes » exportent parfois des produits estampillés « pro-démocratie ».

Privé d’expression publique à Hongkong, le mouvement pro-démocratie cherche des appuis à l’étranger, et d’abord en Asie, via les réseaux sociaux. Engagés pour le respect des droits humains, les jeunes Hongkongais, Taïwanais, Thaïlandais et Birmans ont formé l’« Alliance du thé au lait », un rassemblement identifié par le mot dièse #Milkteaalliance, né d’un simple « like » d’un acteur thaïlandais sur Twitter sous une image représentant Taïwan et Hongkong en pays indépendants de la Chine populaire.

Dans ces territoires du Sud-Est asiatique, les militants se sont collectivement approprié des signes de résistance de la série Hunger Games, tels le salut aux trois doigts levés ou encore la réplique culte « Si nous brûlons, vous brûlez avec nous », devenue le cri de guerre de toute une génération de dissidents politiques, comme au Myanmar (Birmanie), où la jeunesse se révolte contre la junte qui a perpétré le coup d’État du 1er février. À Bangkok, les rues étaient remplies de manifestants il y a peu, vent debout contre la monarchie. De fait, la répression bat aussi son plein en Thaïlande ; le 15 octobre 2020, le gouvernement a interdit les rassemblements de plus de quatre personnes. Cette Asie en ébullition contre les pouvoirs autoritaires a obtenu le ralliement solidaire de la jeunesse de l’île de Taïwan, qui fait figure de dernier bastion de la démocratie.

Les dissidents sont déçus par le manque de volonté politique de l’UE.

« Cette alliance permet d’accroître la popularité des différents mouvements contestataires », affirme Finn Lau, instigateur du mouvement Stand with Hong Kong. Avec une guerre des images et des mots qui a pour théâtre Twitter et Instagram, où le mot dièse #Milkteaalliance a déjà été repris plus de 35 000 fois. « Et s’il est difficile de prédire le futur de cette alliance, elle nous permet de nous entraider psychologiquement », souligne le militant hongkongais.

L’action des militants pro-démocratie se déploie également auprès des représentations occidentales, en Europe et en Amérique du Nord. L’organisation Hong Kong Liberty, fondée en juin 2019 par Finn Lau, conduit une analyse juridique de la situation à Hongkong dans le but de faire pression sur les gouvernements étrangers et les « Five Eyes », l’alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis, qui ont toujours un œil sur la Chine. Les militants hongkongais exigent notamment l’annulation des passeports étrangers des officiels de Hongkong, serviteurs du PCC. « La plupart des personnalités politiques de Hongkong prennent leur retraite dans les pays occidentaux, nous pensons que ce n’est pas normal », s’insurge Finn Lau.

À la suite des violences policières à l’encontre des manifestants, les dissidents exilés ont pris contact avec Amnesty International et les Nations unies pour peser sur le gouvernement de Hongkong. « En juillet 2019, j’ai vu l’opportunité de mettre la question de Hongkong sur la table à l’occasion des élections au Royaume-Uni. Notre campagne de financement participatif est parvenue à collecter 30 000 livres pour notre organisation », souligne Finn Lau.

Sebastian Veg, spécialiste de l’histoire de la Chine du XXe siècle à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), affirme qu’Hongkong n’a pas perdu le soutien de l’Occident anglophone (États-Unis, Royaume-Uni, Canada et Australie). Cependant, les dissidents hongkongais se montrent déçus par le manque de volonté politique de l’Union européenne (UE), France comprise, « où les sujets liés à l’Asie rencontrent généralement peu d’intérêt », relève l’expert. Finn Lau espère pour sa part pouvoir un jour approcher des officiels pour les sensibiliser. « Je pense que l’UE devrait accélérer les débats sur la question des sanctions envers les représentants hongkongais et les compagnies chinoises. Nous pouvons faire plus pour la démocratie à Hongkong. Par exemple, les États-Unis ont pris plusieurs mesures économiques contre la Chine », expose Nathan Law, lui aussi installé à Londres. Le leader pro-démocratie ne baisse pas les bras. « Notre mouvement n’a pas échoué. Nous sommes engagés dans un projet à long terme. Nous rappelons continuellement au monde ce qu’est le régime autoritaire chinois. Pour ce faire, nous avons besoin de tous les Hongkongais, vivant sur le territoire et à l’étranger. Nous sommes la voix de ceux qui n’en ont plus. »

Monde
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