Benjamin Lemoine : « L’État doit gouverner la finance et non l’inverse »

Annuler, cantonner, échelonner… La dette Covid fait l’objet d’une controverse vivace, qui devrait durer. Et si les véritables enjeux étaient ailleurs ? s’interroge Benjamin Lemoine.

Que faire de la montagne de dettes héritée de la pandémie ? La question focalise toutes les attentions et draine beaucoup de fausses évidences. L’« ordre de la dette » est en effet construit pour servir de verrou à une seule manière de gérer l’économie, prévient le sociologue Benjamin Lemoine. Il pioche dans l’histoire contemporaine l’exemple d’un fonctionnement radicalement différent, dans lequel l’État avait la main sur les canaux financiers.

François Bayrou, haut-commissaire au Plan, préconise de « cantonner » la dette Covid et de repousser son échéance. Qu’en pensez-vous ?

Benjamin Lemoine : La « stratégie de reconquête » du haut-commissariat au Plan part du constat que le discours lancinant et catastrophiste sur la dette, centré sur la critique d’un État obèse, d’un excès de dépenses, et sur l’obsession de la discipline budgétaire, n’est plus audible. Parce que de l’argent a été trouvé comme « par magie » et que les vannes de la dépense publique ont été ouvertes pendant la pandémie. C’est le mythe de « l’État en faillite », qui constitue la ligne majeure du pouvoir en place depuis trente ans, qui menace de s’effondrer. Le haut-commissariat analyse cela comme un « risque de dérive de l’opinion » et propose de « reconstruire une conviction civique partagée ». Seulement, ce récit ne fait qu’aménager à la marge des fondamentaux maintenus à tout prix. Et on se donne une dizaine d’années en opérant « un différé d’amortissement ». L’idée est de cantonner dans un compte spécial la part de dette empruntée pendant la pandémie et d’étaler son remboursement. Le message est donc que l’on entame le chemin de croix du remboursement, mais en le repoussant après la « reconstruction ». Le vice est qu’on naturalise une différence entre une dette Covid qui serait « involontaire » et qui bénéficiera d’un traitement de faveur et une dette qui résulterait d’un excès de dépenses de fonctionnement – dans lequel on retrouve la santé, l’éducation – et qui ne sera pas épargnée par l’austérité.

Quels problèmes politiques pose ce que vous appelez l’« ordre de la dette » ?

La remise incessante à l’agenda politique de la dette n’est pas qu’une histoire d’idéologie. Les prêteurs ont besoin d’une certaine dose de dettes pour y placer leur épargne de manière sécurisée. Mais, pour que ce placement soit sans risque, la dette doit rester sous contrôle, à l’abri d’un excès de démocratie. Le problème politique de l’ordre de la dette, c’est donc la façon dont des institutions et la classe dirigeante priorisent, protègent et chérissent les prêteurs vis-à-vis des demandes sociales légitimes d’argent public. Le directeur de l’Agence de la dette française disait s’ajuster pour « ne pas forcer la demande naturelle des investisseurs (1) ». Lorsqu’ils achètent de la dette publique française, les créanciers investissent dans un ordre économique et social et des réformes (celles des retraites, de l’assurance chômage ou pour baisser le « coût du travail »).

A contrario, l’insoutenabilité de la dette est un moment où la société et l’État sont forcés de remettre en cause la supériorité des créanciers sur celles et ceux qui bénéficient des dépenses publiques et sociales. La question fondamentale est donc celle de l’alignement d’une société sur ces impératifs financiers : jusqu’à quand ? Et dans quelles conditions ? Le « récit civique » de la dette que le gouvernement cherche à réinstaurer aujourd’hui est un outil de contrôle de l’opinion et de la société.

Vous soulignez qu’il a déjà été possible, pour les États, de se financer sans avoir recours aux marchés financiers, par un « circuit national du Trésor ». De quoi s’agit-il ?

Durant les Trente Glorieuses, l’État se finançait via des canaux et des procédures contrôlés publiquement et administrativement. Ce circuit, très technocratique, mettait en place un État banquier, centre de collecte des liquidités et de l’épargne, qui finançait ses déficits essentiellement par la monnaie. Les PTT, par exemple, étaient dans l’obligation de déposer chaque jour au Trésor un montant équivalent aux recettes des timbres vendus pendant la journée. Cet État était aussi capable de flécher des investissements et de peser sur la destination finale de l’argent mis en circulation via la dépense publique.

La sécurité du financement de l’État est alors jugée prioritaire, à cause des traumas des crises de trésorerie de l’entre-deux-guerres. On considère qu’on ne peut plus faire dépendre la reconstruction du pays de l’opinion du rentier. Le recours à des séances de marché pour emprunter auprès des banques ne réapparaît qu’à la fin des années 1960.

Pour schématiser, il faut imaginer, entre la Banque centrale, le Trésor, les banques et le système financier, un tout politique et institutionnel articulé et coordonné. L’opposé du modèle contemporain où des banques centrales, indépendantes, agissent au nom de la technique et à l’abri du souverain. C’est la finance privée qui est banquière exclusive et investisseuse. L’État est devenu une « entité investie », en concurrence, dans un contexte de finance globale, avec d’autres États qui peuvent être plus « attractifs ».

Quelle différence cela fait-il avec le système actuel ?

C’est un esprit et un rapport de force qui ont disparu. Ce système subordonnait la finance. Les banques étaient soit nationalisées, soit vassalisées ou satellisées dans le système-circuit à la tête duquel on trouvait le ministère des Finances, ou étroitement contrôlées. Surtout, la distribution du crédit était segmentée : certains établissements bénéficiaient de privilèges (fiscalité avantageuse, bonification des prêts, emprunts garantis par l’État) quand d’autres subissaient des entraves réglementaires. On pouvait favoriser un secteur de l’économie qu’on estimait essentiel à développer.

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