Le mauvais procès fait à l’Unef

Jean-Michel Blanquer semble oublier ce que « fascisme » veut dire. La présidente de l’organisation étudiante n’a pas vraiment le profil d’une dirigeante autoritaire, ni l’Unef les caractéristiques d’un faisceau mussolinien. En revanche, la dissolution des syndicats fait pleinement partie de la panoplie du fascisme…

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On pourrait au moins attendre d’un ministre de l’Éducation nationale qu’il mesure le poids des mots. En parlant de « choses qui ressemblent au fascisme » pour stigmatiser l’Unef, Jean-Michel Blanquer semble oublier ce que « fascisme » veut dire. Le mot n’est pas une banale insulte d’automobiliste, il désigne une catégorie de la science politique qu’il est préférable de ne pas invoquer à la légère. Certes, le ministre n’appelle pas directement à la dissolution de l’organisation étudiante – d’autres le font pour lui –, mais l’usage intempestif d’une caractérisation politique aussi grave peut y préparer. Je veux bien que l’excellent Zeev Sternhell ait vu dans le syndicalisme révolutionnaire de la fin du XIXe siècle l’une des sources du fascisme français, mais je ne suis pas sûr qu’il ait eu raison sur ce point. Par ailleurs, Mélanie Luce, la présidente de l’organisation étudiante, n’a pas vraiment le profil d’une dirigeante autoritaire, ni l’Unef les caractéristiques d’un faisceau mussolinien. En revanche, la dissolution des syndicats fait pleinement partie de la panoplie du fascisme… Il était donc urgent qu’un certain nombre d’anciens de l’Unef prennent la parole pour rappeler au ministre et à ses amis de droite, Éric Ciotti et Bruno Retailleau, et d’extrême droite, le sens des mots (1). Mais il y a des transfuges… Je veux dire des anciens de l’Unef qui se trouvent mieux aux côtés de Blanquer. Voir Jean-Christophe Cambadélis qui qualifie les dirigeants étudiants de « gardes rouges ». Chacun joue sa partition pour 2022… On peut évidemment critiquer l’actuelle direction, mais on ne jette pas comme ça à la poubelle de l’histoire un syndicat qui fut de tous les grands combats du siècle dernier, et qui défend aujourd’hui les étudiants plongés dans une crise sociale et morale douloureuse.

Plutôt que d’instruire un mauvais procès, Jean-Michel Blanquer ferait mieux d’entendre la revendication d’allocation d’autonomie, héritée de la lointaine charte de Grenoble de 1946. Elle est plus que jamais d’actualité ! Faut-il rappeler l’engagement précoce de l’Unef, dès 1956, pour l’indépendance de l’Algérie ? Il est probable que MM. Blanquer, Ciotti et Retailleau auraient été dans le camp d’en face. Et que dire quand on entend Marine Le Pen dénoncer le « racisme » de l’Unef ? On ne peut s’empêcher de penser que le règlement de comptes a un fort côté revanche de l’histoire. Sans même parler du rôle prépondérant joué en Mai-68, lorsque l’Unef lança son appel à la grève générale qui fit converger les mouvements étudiant et ouvrier. Ce sont là des événements qu’il n’est pas inutile de rappeler à ceux qui voudraient occulter la dimension « universelle » d’un syndicat qui a toujours été profondément marqué par sa qualité d’organisation de jeunesse, et sensible à ce titre aux questions sociétales, bien au-delà de l’université. Le racisme en premier lieu. En vérité, les bases juridiques d’une dissolution n’existent pas. Il est difficile d’assimiler la tenue de groupes de travail « non blancs » – puisque tel est le corps du délit – à des appels à la haine raciale à caractère public. Mais en proférant la menace, on prépare le terrain à des coupes claires dans les subventions qui auraient tôt fait d’asphyxier le syndicat étudiant. Dans un passé récent, Jean-Michel Blanquer a prouvé qu’il sait jouer de cette arme. On se souvient de la généreuse subvention accordée à Avenir lycéen, un syndicat créé de toutes pièces pour accompagner ses réformes, et qui en fit un usage si déplorablement « festif » que l’on envisage à présent en haut lieu de couper les vivres… à toutes les associations lycéennes. Il y a plus sournois que la dissolution.

Si l’on veut bien ramener l’affaire à sa juste dimension, de quoi s’agit-il ? De la mise en œuvre dans un cadre privé de quelque chose qui peut s’identifier à la discrimination positive. Les groupes de travail en question ne sont en rien des structures syndicales, mais des réunions ad hoc destinées à libérer la parole de jeunes gens qui s’estiment victimes de racisme. Au début des années 1970, des réunions de femmes se tenaient dans des facultés parisiennes sans que cela provoque des cris d’orfraie. Mais pour ceux qui aiment tant monter sur leurs grands chevaux « républicains », confondant l’idéal universel avec une réalité qui en est fort éloignée, c’est une occasion de relancer leur guerre séparatiste ! Car, a priori, il n’est pas question pour l’Unef d’instituer un nouvel apartheid. Tout juste, comme le dit Mélanie Luce, de « permettre aux personnes touchées par le racisme de pouvoir exprimer ce qu’elles subissent ». Le pourraient-elles dans une réunion « mixte » ? C’est à elles d’en juger. Nous sommes là plus dans le domaine de la thérapie de groupe que de la politique. Cela doit rester un passage obligé – en tout cas ressenti comme tel – dans une société discriminante. Il faut parfois passer par l’entre-soi pour mieux s’ouvrir au monde. Ajoutez à cela que la vice-présidente de l’Unef porte le voile, et vous avez tous les ingrédients d’un débat délétère entre laïcité inclusive et laïcité d’affrontement. Mais la raison doit être vigilante aussi du côté des responsables de l’Unef. Empêcher, comme en mars 2019, une représentation des Suppliantes d’Eschyle, dont le thème est le droit d’asile et la violence faite aux femmes, au prétexte que les masques cuivrés des Danaïdes, sont assimilés au blackface, relève au minimum de l’incompréhension. a

(1) Voir le texte et la liste des signataires sur https://aaunef.fr/non-a-la-dissolution-de-lunef/


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