Dossier : Martin Winckler : « La médecine française est violente »

Martin Winckler : « La médecine française est violente »

Selon Martin Winckler, la maltraitance des femmes par des professionnels de santé découle d’une culture encore très patriarcale. Une situation qui appelle des réponses politiques.

Médecin généraliste dans un centre de planification et d’IVG pendant vingt-cinq ans, Martin Winckler n’a cessé de consacrer sa pratique à la santé des femmes. Il est l’un des premiers à avoir dénoncé les violences médicales en France à travers son blog et ses écrits. Parmi eux, La Maladie de Sachs, Le Chœur des femmes et Les Brutes en blanc. Son dernier ouvrage, C’est mon corps (L’Iconoclaste), met à disposition des femmes des informations sur leur santé. Pour un choix libre et avisé.

Après des années de lutte pour disposer librement de leur corps, les femmes, en France, font toujours l’objet de violences physiques et morales de la part de professionnel·les de santé, dites-vous. Ce n’est pas une évidence pour nombre de personnes…

Martin Winckler : On le voit bien avec ce que l’on appelle les violences gynécologiques et obstétricales, découlant de l’exercice de la force et de la contrainte par des soignants ou des soignantes sur des personnes soignées. Ainsi, demander à une adolescente d’enlever son soutien-gorge pour lui examiner les seins alors qu’elle ne se plaint de rien, c’est brutal et médicalement inutile. Imposer à une femme d’accoucher allongée alors qu’elle préférerait rester accroupie ou assise, c’est une violence. Or aucun geste ne peut être fait sans l’accord explicite et le consentement du patient. C’est inscrit dans le code de déontologie.

Être informé est donc primordial. Une femme qui connaît ses droits ne se comportera plus de la même manière et refusera qu’on lui palpe les seins si elle ne demande rien. « Maintenant, je dis à mes filles : “Ne vous laissez pas faire” », m’écrivent des femmes. J’affirme que la médecine française est violente. Mais, grâce aux réseaux sociaux, beaucoup de personnes peuvent dénoncer ces agressions morales et/ou physiques. Et cette prise de conscience a un effet sur la population générale. Malgré les résistances d’une partie de la médecine et des institutions françaises, qui considèrent qu’il s’agit d’une atteinte à leur autorité et à la confiance qu’on devrait avoir en elles.

Pourquoi cette maltraitance perdure-t-elle ?

La culture médicale française est paternaliste, pyramidale et autoritaire. Les étudiants en médecine doivent se plier à l’aura d’autorité de leurs professeurs et ne remettre ni leur parole ni leurs pratiques en question. Au Canada, où j’enseigne désormais, si des étudiants constatent qu’un de leurs aînés se comporte de manière contraire à l’éthique, ils vont en référer à leur hiérarchie. Ils font aussi remonter des commentaires sur l’enseignement de leurs pairs à travers des questionnaires anonymes. Cela permet de se remettre en question et de modifier son attitude.

Dans les formations, le corps de référence est toujours le corps masculin.

En France, on ne permet pas ce genre de prise de conscience collective. Les violences perdurent pour cette raison et sont accentuées par la hiérarchisation des professionnels de santé, c’est-à-dire que personne ne peut contredire un médecin : il détient l’autorité suprême. Or, le soin, ce n’est pas du pouvoir.

Un pouvoir toujours entre les mains des hommes ?

Un de mes professeurs disait : « Votre clientèle est composée à 50 % de femmes. Vous aurez donc 50 % de constipées. » C’était il y a quarante ans. J’aimerais que ce type de discours ait disparu. Malheureusement, les préjugés et le sexisme perdurent, comme me le signalent des étudiants français. Dans les formations, le corps de référence est toujours le corps masculin. Or, dans la physiologie masculine, en dehors de la puberté, il n’y a pas de transformations majeures. Les femmes ont une physiologie beaucoup plus compliquée. La puberté n’est que le premier événement d’une longue suite qui dure trente-cinq à quarante ans : avoir des règles plus ou moins régulières et douloureuses, être enceinte ou non, mener une grossesse jusqu’au bout ou avorter, accoucher, -allaiter, -recommencer, passer par la ménopause… Sans parler du rôle de l’éducation, des préjugés et des réalités socio-économiques qui pèsent sur les femmes. La physiologie féminine n’est enseignée en détail qu’aux gynécologues-obstétriciens, alors qu’elle devrait être enseignée à tous les professionnels de santé.

Quarante-six ans après la loi Veil, les freins qui perdurent pour l’accès à l’IVG émanent-ils de cette domination masculine ?

Oui, car l’avortement est une véritable remise en cause du patriarcat. Une femme qui avorte exprime qu’il s’agit de son corps, et que l’homme qui est coresponsable de cette grossesse n’a pas son mot à dire. Statistiquement, dans le monde entier, les femmes qui sont enceintes meurent plus que celles qui prennent la pilule. Quand une femme est enceinte, c’est elle qui prend les risques, pas l’homme, c’est donc à elle de décider.

Aujourd’hui, près de 60 % des nouveaux inscrits à l’ordre des médecins sont des femmes. En 1990, ce chiffre était de 30 %. Cela peut-il entraîner des -changements ?

Oui, mais c’est comme la religion, c’est long à changer. La médecine française est structurée comme une religion sectaire qui impose son dogme et dans laquelle seuls les initiés peuvent avoir accès au savoir.

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