Politique-fiction

Avec de fortes candidatures à droite, le candidat président risque plus l’élimination au premier tour que sa rivale frontiste. Comment la gauche pourrait-elle exister dans ce paysage ? Tous les protagonistes devraient y songer.

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On connaît la formule fameuse de Marx : « L’histoire ne repasse pas les plats. » C’est un peu ce que nous disent de nombreux électeurs de gauche qui ont voté pour Macron au deuxième tour de la présidentielle de 2017 pour faire barrage à la candidate du Front national (1). À supposer que nous ayons les deux mêmes finalistes en 2022, il est improbable que le scénario se répète à l’identique. En quatre ans, chacun a travaillé son image. Celle de Marine Le Pen apparaît plus lisse, tandis qu’Emmanuel Macron a fortement dégradé la sienne, surtout sur les questions sociétales. D’où ces sondages qui mettent les deux protagonistes au coude-à-coude. Les météorologues parleraient d’un « ressenti ». Car, en vérité, le Rassemblement national n’a pas changé. Et la macronie n’a changé qu’aux yeux de ceux, souvent de gauche, qui lui prêtaient des vertus sociales qu’elle n’a pas. Il n’a jamais été question que Macron soit autre chose qu’un homme de droite accomplissant le rêve du Medef, et dirigeant le pays comme on manage une entreprise. S’il n’a pas pu réaliser tout son projet, c’est en partie en raison de la résistance populaire, et en partie, il faut le dire humblement, en raison de la pandémie. Mais il n’a pas renoncé, comme en témoigne l’indécente relance de la réforme de l’assurance chômage en pleine crise sanitaire et sociale.

En 2017, voter pour Macron au deuxième tour ne pouvait donc être, comme nous l’avions expliqué ici même, qu’un « geste technique » pour empêcher le FN d’accéder au pouvoir, et en rien un acte d’adhésion. Il n’y a donc pas lieu d’être déçu sauf à avoir nourri de sérieuses illusions. Du côté des élus, le lamento des transfuges du parti socialiste, s’il ne se traduit pas en franche rupture, ressemble à une amertume d’opportunistes qui ont raté leur reconversion professionnelle.

Quant au Front national, il nous a fait le coup du « born again » en se donnant en 2018 un nouveau nom de baptême, sans rien changer à son corpus idéologique d’extrême droite. S’il est aujourd’hui inscrit profondément dans notre paysage politique, non plus comme un groupuscule fascisant mais comme postulant au pouvoir, c’est que les thématiques raciales et identitaires, qui constituent son fonds de commerce, ont été imposées par d’autres au cœur du débat politique. Sarkozy d’abord, Valls ensuite. Le premier n’a pas eu beaucoup à se forcer. Le second a emporté dans son naufrage personnel une partie de la gauche. Les deux ont fait plus pour la banalisation du Rassemblement national que tous les relookages imaginés par Marine Le Pen et ses amis. Et c’est sur ces thèmes de dévoiement de la laïcité après les attentats islamistes qu’Emmanuel Macron s’est le plus éloigné d’un discours initial qui brillait surtout par son imprécision.

Au sein de l’actuel gouvernement, il a laissé les émules de Sarkozy et de Valls, comme Darmanin, Blanquer ou, dernièrement, Frédérique Vidal, prendre idéologiquement le pouvoir. Le récent duel télévisé entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin visait sans doute à imprimer dans l’inconscient collectif la fatalité d’un second tour déjà programmé, mais il a eu finalement pour effet de mettre en évidence le rapprochement des analyses jusqu’à ce stupéfiant chassé-croisé lorsque le ministre de l’Intérieur a accusé Marine Le Pen de « mollesse ». Une islamophobie obsessionnelle leur servant de point de convergence. Le discours historique du RN ainsi validé, la candidate peut camper sur un socle électoral de 25 %, malgré la grande misère de sa pensée économique.

La situation de Marine Le Pen est d’autant plus confortable que c’est Macron qui prend les coups. Un paratonnerre de luxe, en quelque sorte. Le piège est là pour la gauche : faute d’une candidature commune, les coups portés à Macron profitent silencieusement à Le Pen. Le tableau n’est donc guère réjouissant. Sauf que nous sommes encore en pleine fiction. À quatorze mois de l’échéance électorale, tant d’inconnues subsistent. D’autant plus que le contexte est extrêmement mouvant. Le bilan français de la pandémie sera inévitablement imputé à l’actuel président de la République. Et nous serons sans doute plongés dans une crise économique et sociale sans précédent depuis le début des années 1930. Avec de fortes candidatures à droite, le candidat président risque plus l’élimination au premier tour que sa rivale frontiste. Comment la gauche pourrait-elle exister dans ce paysage ? Il est grand temps de jouer une autre carte que celle du césarisme gaullien. Seule une offre éco-sociale qui apparaîtrait clairement comme une émanation collective soutenant une candidate ou un candidat pourrait renverser une logique mortifère. Il faut subvertir la constitution de la Ve République dès avant l’élection pour pouvoir l’abolir après. Tous les protagonistes de la gauche devraient y songer. Mais vite. Jamais sans doute une gauche écologiste et sociale n’a été aussi nécessaire face aux défis existentiels qui se présentent. Paradoxalement, le péril peut être une chance. Encore faut-il créer un choc psychologique par la nature résolument collective et pluraliste de la campagne. Hors de quoi, nous serons encore sommés de choisir « le moindre mal ». Un choix d’autant plus douloureux que, tôt ou tard, il conduit au pire.

(1) Le débat a été relancé par la une de Libération du 27 février.


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