Rachida Brahim : « Les crimes racistes s’ancrent dans le passé colonial »

Dans La race tue deux fois, Rachida Brahim tisse des liens entre plus de sept cents crimes racistes ayant eu lieu entre 1973 et 2003. À travers cette galerie de faits divers, elle montre l’existence d’une double violence, physique et institutionnelle.

Roni Gocer  • 10 mars 2021 abonné·es
Rachida Brahim : « Les crimes racistes s’ancrent dans le passé colonial »
Commémoration du premier anniversaire de la mort de Malik Oussekine, le 4 décembre 1987, rue Monsieur-le-Prince.
© Michel GANGNE / AFP

À Marseille, le 25 août 1973, un Algérien déséquilibré égorge en pleine journée un chauffeur de bus. Le fait divers tient en une ligne, mais embrase dès le lendemain la cité phocéenne. S’enclenche alors une série de crimes racistes durant tout l’automne, visant des personnes nord-africaines. Initialement, la sociologue Rachida Brahim ne pensait limiter ses travaux qu’à cette période et à ce lieu. Finalement, elle compile 731 crimes racistes commis sur trente ans, à travers la France. Résultat de ses recherches, La race tue deux fois illustre la continuité des violences postcoloniales, touchant plusieurs générations de personnes racisées.

Vous ne traitez dans La race tue deux fois qu’une période de trente ans, commençant en 1973 avec une succession de crimes racistes à Marseille. Pourquoi ce point de départ ?

Rachida Brahim : Le racisme n’est pas seulement une affaire entre deux protagonistes. L’année 1973 est une date importante parce que les sources montrent bien l’agencement entre les échelles locale et nationale, interpersonnelle et institutionnelle. Cela commence par l’agression d’un chauffeur de bus. En représailles, six Maghrébins sont retrouvés morts dans les cinq jours qui suivent, dont trois ont été tués dès le lendemain. Dans les trois mois qui suivent, j’ai compté dix-sept morts et une cinquantaine de blessés. Parallèlement, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) – qui avait émergé en 1969 sous le nom de Comité Palestine – s’amplifie et organise des grèves afin de dénoncer ces crimes. Ce sont les prémices du mouvement des droits civiques français, qui est aujourd’hui porté par les nombreux comités « Vérité et Justice », qui dénoncent les violences policières.

À l’échelle macrosociale, des hauts fonctionnaires chargés de l’immigration stigmatisent les migrants africains et les désignent comme des problèmes afin de limiter leur entrée sur le territoire français. En parallèle, les crimes racistes sont déracialisés. Dans les rapports de l’État – rédigés par des commissaires, des préfets ou des ministres –, les faits

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