Ne transitons pas, désindustrialisons !

Il faut une transformation radicale de l’organisation productive.

Mireille Bruyère  • 14 avril 2021
Partager :
Ne transitons pas, désindustrialisons !
© JOSE JORDAN / AFP

Tout le monde souhaite une transition. C’est devenu un lieu commun dans ce monde intenable. Mais transiter vers quoi ? La réponse dépend de ce qu’on définit comme intenable. C’est là que la direction du transit diffère. Pour s’opposer à la transition du capitalisme vers sa forme numérique et verte, la gauche propose souvent une transition vers moins d’inégalités à l’aide de politiques de redistribution et de solidarité et vers une nouvelle pondération des productions sectorielles de biens et services. Certains secteurs doivent croître et d’autres doivent décroître. Les premiers répondraient à des besoins sociaux utiles et durables, et les seconds ne permettraient qu’une consommation superficielle, ostentatoire et non écologique. Moins de smartphones et plus de légumes bio. C’est la transition en surface.

Mais cette transition comme une nouvelle pondération des productions finales pilotée par des politiques publiques industrielles et le développement des services publics reste dominée par une vision bourgeoise de la production. Elle occulte les conditions et organisations productives concrètes en ne voyant que les biens et les services produits et leur répartition. Or la caractéristique centrale du capitalisme, à la source de l’accumulation du profit, des inégalités et de la destruction de la nature, c’est son organisation productive instituée. Cette organisation est fondée sur l’industrialisation et ses corollaires : la division du travail et ses réseaux de transport, d’énergie et de communication.

Les hauts niveaux de productivité horaire que nous connaissons sont déterminés socialement et matériellement par la division, voire la pulvérisation du travail que le néolibéralisme a étendue à l’échelle de la planète. Cette pulvérisation du travail a comme corollaires, d’une part, l’extension des transports fondée presque exclusivement sur l’énergie fossile et, d’autre part, l’extension des systèmes d’information et de numérisation, toujours plus grands et envahissants.

Il faut d’abord une transformation radicale de l’organisation productive spécifique au capitalisme, c’est-à-dire une désintégration globale des chaînes productives mondiales, des grands systèmes productifs intégrés, permettant une forte diminution de la division du travail, seule condition pour allier les dimensions sociales et écologiques. Ce qui explique que nous ayons très fortement augmenté les émissions de gaz à effet de serre par habitant (1) en France entre 1960 et 2020, ce n’est pas uniquement l’augmentation des quantités consommées, mais l’organisation productive des biens. Pour le dire autrement, nous consommons plus ou moins la même quantité de denrées alimentaires, mais ces denrées sont produites avec beaucoup plus de transport, de pétrole, d’informatique, d’électricité, de chimie, de plastique et de publicité et beaucoup moins d’agriculteurs. Il ne suffira pas de consommer moins de biens inutiles, il faudra surtout transformer radicalement notre organisation productive en la désindustrialisant dans son ensemble. C’est remplacer tout ce qui permet socialement et matériellement la division du travail par du travail vivant. Ne transitons pas, désindustrialisons !

(1) Produites ou importées.

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La pollution, un impensé colonialiste
Analyse 6 février 2026 abonné·es

La pollution, un impensé colonialiste

Chlordécone aux Antilles, pénuries d’eau à Mayotte, aires d’accueil de gens du voyage contaminées, quartiers populaires asphyxiés… Les populations racisées paient le prix fort d’un racisme environnemental que l’écologie dominante peine encore à nommer.
Par Thomas Lefèvre
À Hellemmes-Ronchin, « on paye pour notre mort »
Reportage 6 février 2026 abonné·es

À Hellemmes-Ronchin, « on paye pour notre mort »

Depuis plus d’une décennie, l’association Da So Vas dénonce des conditions de vie alarmantes sur l’aire d’accueil en bordure de Lille et demande des solutions de relogement. Ce lieu est devenu un symbole du racisme environnemental subi par les gens du voyage.
Par Thomas Lefèvre
La mémoire fragmentée des enfants d’immigrés
Histoire 5 février 2026

La mémoire fragmentée des enfants d’immigrés

Marquées par les traumatismes de guerre, de racisme ou de pudeur, les histoires familiales des enfants issus des générations postcoloniales peinent à être partagées. Face à ces silences, les enfants héritent d’une mémoire fragmentée, et peinent à retrouver leur récit.
Par Kamélia Ouaïssa
« Je voulais raconter la condition des femmes noires »
Entretien 5 février 2026 abonné·es

« Je voulais raconter la condition des femmes noires »

Avec Sous nos peaux, Maïram Guissé explore l’intime des femmes noires de son entourage. En mêlant témoignages et parcours personnels, l’autrice interroge l’identité, les enjeux de représentation et la place que la société réserve aux corps noirs.
Par Kamélia Ouaïssa