Colombie : une révolte à la chilienne est en marche

Depuis le 28 avril, les mouvements sociaux et la jeunesse protestent dans la rue contre la politique du président Duque, malgré une répression féroce de la police qui a fait plusieurs dizaines de morts.

Patrick Piro  • 11 mai 2021
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Colombie : une révolte à la chilienne est en marche
À Bogota, le 9 mai 2021, une manifestante dénonce sur son masque covid les 5 763 exécutions extrajudiciaires pratiquées entre 2000 et 2010 sur la population civile à l'occasion de la guerre contre la rébellion des Farc. ©Sebastian Barros/NurPhoto via AFP

Un pouvoir dans l’aveuglement et le mépris, une étincelle, et c’est l’explosion sociale : depuis deux semaines, la Colombie est en éruption. Fin avril, le président Ivan Duque (droite conservatrice) présentait le projet d’augmenter les impôts et les taxes sur les services publiques afin de regonfler le budget de l’État, déprimé par une crise économique aggravée par la pandémie de covid. Alors que le pays s’épuise dans cette lutte, avec une mortalité équivalente à celle de la France, les experts avaient pourtant averti du risque politique d’une telle mesure à ce moment, pour un Duque dont la cote de popularité est tombée à 33 %. Enfermé dans sa bulle depuis des mois, il a passé outre. Alors que la crise sanitaire a augmenté le taux de pauvreté de plus de 40 %, avec désormais 7 millions de personnes en situation de « pauvreté absolue » (pour 50 millions d’habitant·es), et porté le chômage à près de 17 % (contre 10 % en 2019), la réforme se proposait de ponctionner jusqu’aux plus basses couches de la classe moyenne, tout en épargnant largement les hauts revenus ainsi que les grandes entreprises, parfois grassement enrichie par la crise.

En grève aussi contre les violences policières

Le 28 avril, les centrales syndicales frappaient forts, lançant un mouvement de grève nationale dans tout le pays. Elles ont été suivies par des mouvements autochtones et issus du milieu de l’éducation, de la santé, etc., ainsi que des jeunes en nombre. Quatre jours plus tard, Duque retirait son projet. Mais le geste n’a pourtant pas stoppé la mécanique de la colère sociale.

Car elle s’alimente désormais de protestations contre l’extrême violence de la police, qui a semé la mort au sein de manifestations pacifiques, parfois avec le soutien de milices privées. C’est la confusion autour des chiffres. Après deux semaines de heurts, les canaux officiels annonçaient des centaines de blessés et 27 morts, les ONG locales presque deux fois plus, y compris au sein des forces de l’ordre.

Duque sape la paix sociale

Et puis le projet de réforme fiscale a joué le rôle de la goutte qui fait déborder le vase, à l’instar de la situation révolutionnaire qu’a connu le Chili à l’automne 2019. À la même époque, la rue colombienne délivrait déjà un sérieux avertissement à Duque coupable à ses yeux d’affaiblir en de multiples points, depuis son élection en 2018, le processus de paix intérieure enclenché par l’accord signé en 2016 avec l’interminable guérilla menée par les Farc. La question est ultra-sensible au sein d’une population traumatisée par cinq décennies de conflit armé qui a causé la mort ou la disparition de plus de 300 000 personnes en Colombie, et le déplacement de 6 millions d’autres. Redoutant que le travail de sape de Duque ne repousse ad libitum l’horizon d’une vraie paix sociale, le pays a connu de nouvelles manifestations massives en 2020.

Et dans une argumentation dédaigneuse, le chef de l’État contribue même à attiser la colère sociale, qu’il renvoie en écho à cette période que les Colombien·nes voudraient voir enfouie dans le passé : pour Duque, les violences de ces derniers jours sont largement attribuables au vandalisme, à des provocations de guérilleros ainsi qu’à des agressions de narco-trafiquants. De nouveaux appels à la grève nationale ont été lancés pour cette semaine.

Monde
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