La journée sans fin des mères seules

Quelques heures dans la vie de Virginie, partagée entre son télétravail, ses trois enfants et une organisation au cordeau, et d’autres femmes tout aussi malmenées face à la crise.

La crise sanitaire a révélé bien des fractures sociales. Les familles monoparentales – dont l’immense majorité sont gérées par les mamans – subissent les restrictions sanitaires de plein fouet. Entre télétravail, enfants et cours à distance, reportage au cœur d’un quotidien éreintant.

Mercredi 28 avril, 10 heures

Dans un appartement cosy au sein d’une résidence HLM de Stains, en Seine-Saint-Denis, la table de la petite salle à manger est occupée par Virginie, mère de famille de 48 ans, et Diaze, sa fille de 16 ans. Chacune concentrée face à son ordinateur. Ici, la fibre n’a pas été installée à cause d’un problème lié à la structure de l’immeuble. Résultat : la connexion Internet ne fonctionne pas dans les chambres, à l’étage, tout le monde doit donc partager le salon.

Diaze, en seconde Agora (assistance à la gestion des organisations et de leurs activités), s’est connectée dès 8 h 30 pendant que sa maman filait déposer le petit dernier, 7 ans, au centre de loisirs, rouvert depuis deux jours. La journée a démarré en fanfare : Timouni, le cadet de 12 ans, a saigné du nez au réveil. Virginie s’est naturellement occupée du malaise en même temps qu’elle s’affairait auprès du plus petit. Elle n’a pas eu le temps de vraiment se préparer, a enfilé un legging et un tee-shirt, serré ses cheveux dans une pince. En rentrant, cette gestionnaire de marché s’est vite installée devant l’intranet de son entreprise pour entamer sa journée professionnelle. Elle a choisi le télétravail plutôt que le chômage partiel pour une raison limpide : elle ne peut pas se permettre de perdre environ 20 % de son salaire. Seule avec trois enfants, sans pension alimentaire du père, elle est seule à faire vivre le foyer. Un choix économique qui se paie d’un quotidien infernal.

Pendant que Diaze essaye de suivre ses cours, entre retards des professeurs et changements d’horaires de dernière minute, son petit frère, Timouni, s’installe entre sa mère et sa sœur avec son bol de céréales. La veille au soir, Virginie a été informée par le collège qu’il n’aurait pas de cours à distance aujourd’hui, ni même de devoirs. Timouni n’a donc rien à faire. De son côté, la mère de famille avait prévu d’aller au bureau dans l’après-midi pour une réunion importante. Une sortie qui s’annonçait comme un bol d’air après trois semaines ininterrompues avec ses enfants. Mais, là encore, un message d’annulation matinal a changé ses perspectives. Virginie, résignée, se concentre sur ses dossiers du jour. Un silence studieux s’installe. Le moteur du frigo bourdonne et l’aiguille de l’horloge cliquette.

11 heures

Diaze enfile une oreillette et lance un « bonjour » qui résonne dans le salon. Son cours de gestion commence. Pendant ce temps-là, Timouni s’est mis sur le canapé qui jouxte la table. Un téléphone à la main, il regarde sur -Internet les -fringues qu’il aimerait s’acheter. « Maman ! c’est cher un tee-shirt à 5 euros ? » lance-t-il. Virginie répond sans quitter son ordinateur des yeux, puis questionne le petit sur ses projets du jour. « Je vais prendre rendez-vous avec ta professeure de violon », conclut-elle en saisissant son téléphone. SMS envoyé. Cours prévu à 16 h 30.

Tout à coup, Diaze s’exclame : « Je suis désolée, madame, j’ai été déconnectée du WhatsApp de la classe parce que mon téléphone ne fonctionne plus bien. » Elle parle à sa professeure. « Le téléphone, c’est ton père qui devait l’acheter ! » lance Virginie avant d’ordonner à Timouni d’aller travailler son solfège. L’ordinateur de Virginie sonne : appel professionnel. Elle branche ses écouteurs et discute quelques minutes. Les conversations s’entrecroisent. Dès que sa mère raccroche, Diaze, toujours en cours, lui demande si elle va quand même lui offrir un nouveau téléphone pour son anniversaire, en juillet… « Je n’ai pas le choix ! » Une dépense en plus à prévoir. Le père ? « On ne peut pas compter sur lui, il est toujours en retard, ça me rajoute des angoisses et de la désorganisation. Je suis toute seule », conclut-elle.

11 h 18

Virginie reçoit un e-mail : sa réunion va finalement avoir lieu à 14 heures. Elle souffle. Elle voudrait y aller, mais le petit a désormais violon et il ne peut utiliser que le téléphone de sa mère pour suivre son cours. « Personne ne se rend compte que, quand un horaire ou une organisation change, pour nous, ça veut dire tout réorganiser. On a besoin que les emplois du temps soient respectés, sinon c’est l’enfer », peste-t-elle.

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