Quelle politique sécuritaire pour la gauche ?

L’insécurité commence avec le chômage et la précarité, l’abandon des cités, la disparition des services publics. La réduire aux faits divers, c’est se condamner à entrer dans une surenchère répressive qui coûtera encore beaucoup de vies. Et pour la gauche, c’est se nier elle-même.

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Fallait-il y aller ou pas ? Fallait-il, comme Yannick Jadot, Olivier Faure, Fabien Roussel ou Anne Hidalgo, participer à la manifestation des policiers, le 19 mai devant l’Assemblée nationale ? Ou pas, comme Jean-Luc Mélenchon, Julien Bayou, Audrey Pulvar ou Benoit Hamon ? Quelle que soit la réponse que l’on apporte à cette question, un triste constat s’impose : une nouvelle ligne de fracture s’est creusée à gauche qui rend encore plus improbable un accord pour 2022. Un bon prétexte a été offert à ceux qui ne veulent pas entendre parler d’unité. Car cette affaire n’est pas anodine. Elle pose la question de la définition d’une politique sécuritaire pour la gauche, et cette autre, essentielle et récurrente, de la stratégie face à l’extrême droite. Deux questions qui ne datent pas d’hier, mais auxquelles la gauche n’a jamais répondu, sauf à se contredire sans cesse, et à se déchirer.

Au-delà de l’inconfort moral qu’il y a à battre le pavé en très mauvaise compagnie (Jordan Bardella et Éric Zemmour, pour ne citer qu’eux), et de l’hypocrisie qui a consisté à prendre un rassemblement ultra-politisé pour une « marche blanche » en hommage à un policier assassiné par un voyou, les participants de gauche à la manifestation ont apporté des réponses discutables à nos deux questions. En se mêlant à des syndicats de policiers qui ont tendance à confondre l’état de droit avec la loi du talion – « le problème de la police, c’est la justice », s’est écrié un orateur –, ils ont semblé prendre à leur compte une conception étroite, et donc répressive, de la politique sécuritaire, qui ne peut pas être celle de la gauche. Car, qu’ils le veuillent ou non, c’est la droite et l’extrême droite qui tenaient le haut du pavé.

Quant à la stratégie de lutte contre le Rassemblement national et ses disciples de droite, elle a été très malheureusement résumée par Olivier Faure, qui a ressorti pour la circonstance les vieux poncifs : « Nous avons déjà abandonné à l’extrême droite “La Marseillaise”, la laïcité, la République, ne lui abandonnons pas la sécurité… » Mais est-ce abandonner les grands principes de la République que de refuser la définition qu’en donnent Marine Le Pen ou Éric Ciotti, quand la laïcité n’est guère plus que le faux nez de l’islamophobie et de la xénophobie ? Il ne s’agit donc pas de disputer au Rassemblement national sa définition de la politique sécuritaire, mais de lui en opposer une tout autre.

La sécurité, pour la gauche, est nécessairement plus large. Elle ne se résume pas à réagir aux faits divers. Le débat est ancien. Déjà au colloque de Villepinte, en 1997, les socialistes s’étaient livrés à un premier aggiornamento, applaudi à l’époque par la droite. En affirmant que « la sécurité est un droit fondamental de la personne humaine », Lionel Jospin, alors Premier ministre, était au moins sorti du déni. Le mot « sécurité », qui n’existait pas dans le vocabulaire de la mitterrandie, et appartenait exclusivement à la grammaire de la droite, faisait son apparition. Sans doute, ce fut un mal nécessaire, en même temps qu’un premier constat d’échec. Un point concédé à l’adversaire. Restait à définir une politique. Nous en sommes toujours là. Car de quelle sécurité, au sens large, parle-t-on ? L’insécurité commence avec le chômage et la précarité, avec l’abandon des cités, avec la disparition des services publics, et la misère des hôpitaux. La réduire aux faits divers, c’est se condamner à entrer dans une surenchère répressive qui coûtera encore beaucoup de vies à des policiers et à des gamins égarés dans la délinquance. Et pour la gauche, c’est se nier elle-même. Sans doute, la justice, qui n’est surtout pas « laxiste », est-elle trop lente, faute de moyens. Sans doute les sanctions pour les petits délits doivent-elles être plus rapides pour conserver un sens. Sans doute faut-il recréer une police de proximité. Enfin, il faut relancer le débat toujours empêché sur la légalisation du cannabis. Cette prohibition contre-productive est un symbole de la politique répressive. Et une hypocrisie. Combien d’interventions inutiles de policiers, et d’incidents parfois dramatiques pourraient être évités !

Et la gauche est naturellement du côté du droit. Olivier Faure se lance sur une pente dangereuse quand il propose « un droit de regard » de la police sur la justice. Dans un état de droit, c’est évidemment la justice qui a un « droit de regard » sur la police. On voit dans ce que le premier secrétaire du PS a lui-même ensuite qualifié de « maladresse », combien cette gauche est perméable aux mauvaises influences. C’est son problème historique. On a vu avec Manuel Valls où cela peut mener. Dans sa difficulté à résister à la thématique sécuritaire, la gauche paye le prix de sa politique néolibérale. Si le thème de la sécurité, pris dans son sens le plus étroit et le plus répressif, domine aujourd’hui l’espace public, s’il fait les choux gras de CNews et de Valeurs actuelles, c’est que quarante ans de cette politique ont fait oublier que la délinquance et la violence avaient des causes qui ne tiennent ni à la couleur de peau ni à la religion. Vouloir reconquérir ces classes populaires que l’on croit perdues, c’est redonner cette dimension au combat politique. Ce n’est surement pas aller sur le terrain de l’extrême droite, comme ce 19 mai face à l’Assemblée nationale.

Lire aussi > Manif des policiers : Un naufrage politique


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