Annette Wieviorka : « Le totalitarisme a une vraie puissance de séduction »

De 1974 à 1976, l’historienne Annette Wieviorka, par engagement maoïste, a été enseignante de français dans la Chine des dernières années de Mao. Elle revient dans un livre à cœur ouvert sur la société totalitaire dans laquelle elle a vécu.

Annette Wieviorka, historienne célèbre pour ses travaux sur le nazisme et la Shoah, elle-même petite-fille de victimes, a adhéré dans la foulée de Mai 68 aux Amitiés franco-chinoises, « organisation de masse du Parti communiste marxiste-léniniste de France », l’une des trois principales formations maoïstes françaises, assez rigoriste par ailleurs. Elle livre un témoignage original sur la Chine au lendemain du « bloc historique » qui va de la grande famine de la fin des années 1950 à la violence de la Révolution culturelle. Elle montre comment, pour les intellectuels, les collègues chinois enseignants qu’elle côtoie alors, le « rappel de la Révolution culturelle [était] une menace sur le droit de travailler, de penser et tout simplement de vivre ». Elle raconte également l’extrême pauvreté et, surtout, « l’apathie politique des Chinois » que les militants étrangers installés en Chine, comme elle, ne voulaient pas voir. Le décalage est immense avec le peuple chinois. Et de s’interroger, par rapport à leur propre engagement : « Comment a-t-on pu croire cela un seul instant ? Il aurait fallu qu’une bonne fée […] eût transformé en un coup de baguette magique 500 millions de paysans analphabètes en lecteurs assidus du Monde_. »_ Tout est dit. L’historienne décrypte au plus près le régime totalitaire maoïste qu’elle a connu et, surtout, le système de croyance qui a tenu longtemps parmi certains militants étrangers après 1968.

Le jour même de votre arrivée dans la Chine maoïste, des responsables du Parti surgissent devant le petit groupe d’étrangers dont vous faites partie, en accusant certains d’avoir voulu « corrompre les masses chinoises » en « ayant jeté des bonbons » par la fenêtre de l’hôtel qui vous héberge. Vous saurez plus tard que ce stratagème était régulièrement employé avec les groupes d’étrangers. N’avez-vous pas été, d’emblée, troublée par cet « incident » ?

Annette Wieviorka : Je crois qu’avec cette petite histoire, qui est emblématique du totalitarisme, on touche à l’ensemble des phénomènes auxquels je vais devoir faire face durant ces années. C’est-à-dire d’abord une manipulation, puisque nous sommes alors littéralement aux mains des responsables de la propagande dirigée vers les visiteurs étrangers, qui créent cet incident pour s’assurer une sorte de mainmise idéologique sur notre groupe. Créant ainsi de la suspicion au sein même de notre groupe. Et qui créent en outre tout de suite de la culpabilité au sein de ce groupe, en nous inscrivant dans la lignée des impérialistes qui ont dépecé la Chine au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. Ensuite, du côté de notre groupe d’étrangers arrivant alors en Chine, que se passe-t-il ? Nous allons enregistrer cet incident, parmi d’autres, en faisant en sorte qu’il ne trouble pas notre croyance. On le met donc à l’écart de nos esprits. Mais sur ce sujet, si l’on regarde l’immense littérature des « retours de… » (dont les « retours d’URSS » sont bien sûr une immense part), ou si l’on regarde les souvenirs des gens qui ont quitté les divers groupuscules ou partis révolutionnaires, on y retrouve quasiment toujours la même chose. C’est-à-dire : dans la croyance, il y a toujours des éléments « dérangeants », toujours écartés pour ne pas ébranler l’ensemble de l’édifice. À toutes les époques. Ensuite, soit on vous met dehors (ce qui n’a pas été mon cas), soit vous partez de vous-même, à la suite de quelque chose qui a fini par se cristalliser. Il y a toujours, à chaque fois, ce type d’évolution.

Vous soulignez ainsi qu’il y a aussi ceux que vous appelez des « cafteurs » au sein des Amitiés franco-chinoises, l’association où vous militiez (liée au Parti communiste marxiste-léniniste de France). Ainsi, même dans le parti français, le système se reproduit peu ou prou…

Pas de manière identique tout de même, mais le système est très proche. Dans le sens où le ou la camarade qui va dénoncer vos doutes va bientôt devenir celui ou celle qui va quitter l’organisation. Ensuite, je crois que cela dépend malgré tout du degré d’autonomie matérielle de chacun. Car ces organisations secrètent aussi leurs permanents, évidemment en nombre bien moindre chez les maoïstes, comparé à ceux du PCF et de ses structures satellites. Ceux-là finissent donc par vivre dans et de ce système. Pratiquement tous les jeunes gens que nous étions alors dans l’organisation l’ont quittée par la suite. Et parmi les anciens qui ont vécu en Chine durant ces années-là – nous nous sommes quasiment tous retrouvés en juin 1989 place du Trocadéro à Paris dans le rassemblement contre la répression sanglante du mouvement des étudiants de Tian’anmen –, je n’en connais pas qui soient restés actifs. Il est vrai aussi que nous y avons été, en quelque sorte, « aidés » parce qu’il n’y avait plus de maoïsme ! Quelques-uns, certes, sont restés droits dans leurs bottes, tel l’un des anciens leaders, Jacques Jurquet (qui est décédé récemment). Sans connaître toutes ses motivations, il faut croire qu’il aimait à être reçu comme officiel, à Pyongyang ou au Palais du peuple à Pékin. Or je dois rappeler, si l’on veut faire un peu d’histoire de la Chine contemporaine, qu’il faut considérer comme une sorte de bloc historique les années qui vont du « mouvement antidroitier » lancé au sein du parti par Mao en 1957 jusqu’à la fin de la Révolution culturelle vers 1975-1976, en passant par la grande famine de la fin des années 1950. Cette période correspond non pas à des millions de morts, mais à des dizaines de millions de morts… Mais je dois ajouter, en guise de précision, que durant la période où nous étions là-bas, toute la partie violente de la Révolution culturelle était terminée.

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