Annette Wieviorka : « Le totalitarisme a une vraie puissance de séduction »

De 1974 à 1976, l’historienne Annette Wieviorka, par engagement maoïste, a été enseignante de français dans la Chine des dernières années de Mao. Elle revient dans un livre à cœur ouvert sur la société totalitaire dans laquelle elle a vécu.

Olivier Doubre  • 2 juin 2021 abonné·es
Annette Wieviorka : « Le totalitarisme a une vraie puissance de séduction »
Des mineurs récitent Le Petit Livre rouge, en septembre 1968.
© XINHUA/AFP

Annette Wieviorka, historienne célèbre pour ses travaux sur le nazisme et la Shoah, elle-même petite-fille de victimes, a adhéré dans la foulée de Mai 68 aux Amitiés franco-chinoises, « organisation de masse du Parti communiste marxiste-léniniste de France », l’une des trois principales formations maoïstes françaises, assez rigoriste par ailleurs. Elle livre un témoignage original sur la Chine au lendemain du « bloc historique » qui va de la grande famine de la fin des années 1950 à la violence de la Révolution culturelle. Elle montre comment, pour les intellectuels, les collègues chinois enseignants qu’elle côtoie alors, le « rappel de la Révolution culturelle [était] une menace sur le droit de travailler, de penser et tout simplement de vivre ». Elle raconte également l’extrême pauvreté et, surtout, « l’apathie politique des Chinois » que les militants étrangers installés en Chine, comme elle, ne voulaient pas voir. Le décalage est immense avec le peuple chinois. Et de s’interroger, par rapport à leur propre engagement : « Comment a-t-on pu croire cela un seul instant ? Il aurait fallu qu’une bonne fée […] eût transformé en un coup de baguette magique 500 millions de paysans analphabètes en lecteurs assidus du Monde. » Tout est dit. L’historienne décrypte au plus près le régime totalitaire maoïste qu’elle a connu et, surtout, le système de croyance qui a tenu longtemps parmi certains militants étrangers après 1968.

Le jour même de votre arrivée dans la Chine maoïste, des responsables du Parti surgissent devant le petit groupe d’étrangers dont vous faites partie, en accusant certains d’avoir voulu « corrompre les masses chinoises » en « ayant jeté des bonbons » par la fenêtre de l’hôtel qui vous héberge. Vous saurez plus tard que ce stratagème était régulièrement employé avec les groupes d’étrangers. N’avez-vous pas été, d’emblée, troublée par cet « incident » ?

Annette Wieviorka : Je crois qu’avec cette petite histoire, qui est emblématique du totalitarisme, on touche à l’ensemble des phénomènes auxquels je vais devoir faire face durant ces années. C’est-à-dire d’abord une manipulation, puisque nous sommes alors littéralement aux mains des responsables de la propagande dirigée vers les visiteurs étrangers, qui créent cet incident pour s’assurer une sorte de mainmise idéologique sur notre groupe. Créant ainsi de la suspicion au sein même de notre groupe. Et qui créent en outre tout de suite de la culpabilité au sein de ce groupe, en nous inscrivant dans la lignée des impérialistes qui ont dépecé la Chine au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. Ensuite, du côté de notre groupe d’étrangers arrivant alors en Chine, que se passe-t-il ? Nous allons enregistrer cet incident, parmi d’autres, en faisant en sorte qu’il ne trouble pas notre croyance. On le

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