Au-delà de l’accueil des migrants, la rencontre et le partage

À Toulon, des familles viennent en aide à des demandeurs d’asile en leur offrant un hébergement, le temps que leur dossier soit accepté. Un enrichissement réciproque, témoignent les hôtes.

Noémie Pitavin  • 2 juin 2021 abonné·es
Au-delà de l’accueil des migrants, la rencontre et le partage
Hamid, qui n’était jamais allé à l’école en Afghanistan, a obtenu un diplôme de français.
© Noémie Pitavin

Afghanistan, quelque part dans les hautes montagnes de l’Est… Assis à la table de la salle à manger, Hamid* parcourt la carte du monde. Du doigt, il montre sa région, là où il a grandi, là où il était berger depuis l’âge de 9 ans… Jusqu’à sa fuite. Troublé et hésitant, il tend des feuilles de papier : le récit imprimé, qu’il a lui-même écrit, de ses trois mois de périple depuis l’Afghanistan jusqu’à son accueil chez Anne, à Toulon. Il avait 23 ans quand il est parti : torturé par les talibans, il a été contraint de quitter son pays, sa famille et ses montagnes, où il se sentait « en harmonie avec tout ce qui [l]’entourait ».

Désormais, Anne est devenue sa nouvelle famille – « c’est un peu comme ma maman », sourit-il. Cette professeure de français à la retraite est engagée auprès de l’association Welcome Var, comme 80 familles bénévoles. L’accueil, de quatre semaines au minimum, est au centre des objectifs de l’association, qui accompagne aussi les migrants dans leurs démarches administratives et leur enseigne le français. En cinq ans, Anne a déjà accueilli une dizaine de demandeurs d’asile. « Le jour où une amie m’a parlé de cette association pour que j’y donne des cours de français, j’ai découvert la détresse de ces personnes. Je me devais de les aider en les hébergeant, car sinon c’est la rue pour la plupart d’entre eux. » Disponible, Anne loge les demandeurs d’asile plusieurs mois s’il le faut. À chaque nouvel arrivant, elle offre le premier repas. « Cela nous permet de faire connaissance. Après je leur montre leur chambre et l’espace dans la cuisine où ils peuvent ranger leur nourriture. »

Un tissu d’hospitalité

En 2020, l’association Welcome Var a offert un toit à 62 demandeurs d’asile grâce à son tissu de familles bénévoles. Le réseau Welcome s’inscrit dans le programme national et international Jesuit Refugee Service, ONG active dans 56 pays et disposant en France d’antennes dans 40 villes (répertoriées sur jrs.net). Réfugiés Bienvenue, implanté en Île-de-France, propose aussi une mission d’accueil et héberge simultanément 30 à 40 personnes chez des particuliers. Du côté de Marseille et de Vitrolles, l’Association d’aide aux jeunes travailleurs (aajt.fr) agit de la même façon (action « Mon toit pour toi »). L’association Ramina, présente également à Marseille, se concentre sur la prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés.

Et pour que la cohabitation se passe pour le mieux, l’association fournit une charte de conduite. « Ils sont autonomes, ils doivent juste respecter les règles de vie : ne pas faire de bruit la nuit, faire leur ménage, me prévenir s’ils ne dorment pas à la maison… », détaille Anne. Installés dans l’ex-chambre de ses enfants, Hamid, comme Meysam, arrivé récemment, font partie intégrante de la famille. « Hamid est tellement bien à la maison qu’il ne veut plus partir ! » s’exclame-t-elle en riant_. « La crise sanitaire a freiné son départ, mais bientôt il va pouvoir avoir son appartement »,_ dit-elle en lui adressant un regard maternel. Sourire aux lèvres, les yeux pétillants, Hamid brandit une petite carte rose plastifiée. Il s’agit de son titre de séjour, délivré le 10 septembre 2020. Il lui aura fallu deux ans, une longue attente, pour le tenir enfin entre ses mains.

Mais avant d’avoir trouvé domicile chez Anne, Hamid est passé par la rue. « Je dormais dans le parc, j’avais froid, je n’étais pas tranquille, puis Anne m’a accueilli à bras ouverts. » Il avait trouvé de l’aide auprès d’un ami afghan, qui l’orienta vers l’association Welcome. « Les deux premiers jours, il n’a pas osé sortir de sa chambre. Il ne comprenait pas un mot de ce que je lui disais et répondait à toutes mes questions par “je ne sais pas” », se rappelle Anne. Depuis, bien du chemin a été parcouru par le jeune Afghan. « J’ai obtenu mon diplôme de français de niveau A1 », dit-il avec enthousiasme en montrant le certificat. Grâce aux bénévoles du réseau Welcome et du Comité accueil alphabétisation animation (CAAA), il suivait chaque matin des cours de français. « Maintenant, il n’en a plus besoin, mais il faut savoir qu’Hamid a d’autant plus de mérite qu’il n’a jamais été à l’école dans son pays. Le principe du système scolaire a été une découverte pour lui, alors il a dû redoubler d’efforts pour apprendre notre langue », précise Anne.

Maintenant, il tient le rôle d’interprète pour l’association. Et facilite la communication entre Anne et Meysam, arrivé le 23 avril. Meysam était pharmacien en Afghanistan, mais la menace des talibans l’a aussi contraint à quitter le pays, sa femme et ses enfants, à l’âge de 33 ans. « Je suis content d’avoir trouvé refuge chez Anne et soulagé d’être arrivé jusqu’en France. lci, il n’y a pas de bruits de bombe, pas de pauvreté ni de violence comme dans mon pays », transmet-il en pachto (une des deux langues officielles en Afghanistan) à Hamid. Si les mots lui manquent pour le moment, son sourire et ses gestes témoignent de toute sa gratitude envers Anne, dont l’élan de solidarité a conforté son espoir de trouver une vie meilleure et la sécurité. « Depuis qu’il m’a vue m’occuper du jardin, il s’active tous les jours dehors pour arroser les plantes », raconte-t-elle.

Quelques rues plus bas, cohabitent oiseaux exotiques, chat et hamster dans la maison d’Odile. Éducatrice spécialisée à la retraite, cette militante – « protestante et communiste ! » – est de tous les fronts pour les migrants. Active depuis plusieurs années auprès de la Cimade, association d’aide aux réfugiés, elle accueille aussi depuis cinq ans des demandeurs d’asile. « Nigeria, Irak, Iran, Pakistan, Afghanistan…, énumère Odile. Je trouve ça formidable d’échanger avec des gens qui viennent du monde entier. Je ne connaissais pas tous ces pays, mais grâce à toutes les personnes que j’ai accueillies, je voyage sans quitter Toulon ! » s’exclame-t-elle.

Avec Sékou, 20 ans, chez elle depuis six mois, c’est la Guinée qu’elle a découverte, et lui, sa famille. « Mes petits-enfants l’adorent. » Son quotidien, les moments passés avec ses amis, leurs fêtes religieuses et les siennes – le ramadan, Noël, Pâques « avec du mouton hallal », précise-t-elle – sont autant de souvenirs partagés. « Que c’est bon d’apprendre respectueusement de l’autre, dans l’amitié, alors qu’autour de nous règnent l’incompréhension et la haine », se réjouit Odile, fidèle à ses principes de fraternité. « Quand on pense à toutes les horreurs qu’ils ont vécues pour venir jusqu’ici et qu’en plus on les accueille mal, c’est intolérable, s’indigne-t-elle. Quand je les vois, je pense à mes enfants. Si demain ils devaient quitter de force la France, j’aimerais qu’ils soient accueillis, pas laissés à la rue ! »

  • Les prénoms ont été modifiés.

Société
Temps de lecture : 5 minutes

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