La petite reine roule sur le patriarcat !

À Marseille, un collectif féministe organise des manifestations cyclistes et des ateliers d’autoréparation en non-mixité. Le vélo devient ainsi une arme politique pour déconstruire les normes de genre et se réapproprier l’espace public.

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J e dois faire la sécurité », lâche Nora, nerveuse. La militante va et vient dans son appartement. Sur le sol, gît feu son étendoir à linge, désossé en vitesse pour faire des tiges de drapeau. Aux murs, partout, des posters : la dernière affiche des antinucléaires de Bure, des brochures sur le féminisme anticarcéral, quelques tracts contre l’enfermement des sans-papiers. Nora noue à son biceps un brassard orange, accroche un sifflet autour de son cou et fourre dans son sac une corne de brume en plastique. « Ça, c’est pour si l’un·e de nous se fait emmerder, ou juste pour faire du bruit », glisse-t-elle. Puis elle fonce dans le local délivrer sa monture, « Clochette », un vélo de voyage lourd et noir, avec le guidon en papillon. Sur le cadre, un petit autocollant argenté en forme de clito. Nora – alias « Nora Cycle » – soulève la bête, une main sous la potence, l’autre sous la selle, et dévale les escaliers. La voilà dans la rue, prête à rejoindre le reste de la bande.

Le rendez-vous a été fixé à 19 heures place Jean-Jaurès, dans le quartier tout juste rénové de La Plaine, à Marseille. Sur l’esplanade, une cinquantaine de personnes finissent de s’étaler des paillettes sur les joues et de -toiletter leur deux-roues. Une pompe et des clés plates passent de main en main, en attendant le début de la « vélorution ». Cette manifestation cycliste a lieu chaque nuit de pleine lune depuis 2020. Elle est organisée par les Déchaîné·e·s, un collectif féministe qui entend se réapproprier l’espace public à travers la pratique du vélo. L’événement est en mixité choisie sans hommes cisgenres (c’est-à-dire sans hommes dont l’identité de genre est en adéquation avec le sexe qui leur a été assigné à la naissance).

« On a tou·tes constaté qu’on se baladait en deux-roues pour se sentir plus en sécurité. »

Préciser « sans mecs cis », c’est souligner qu’il existe d’autres identités que celles d’homme ou de femme. C’est aussi rappeler aux hommes leurs privilèges : tous bénéficient du fait que les femmes et les minorités de genre – personnes trans et non-binaires – se sentent moins légitimes pour parler et prendre la place qui leur revient. « La non-mixité masculine, on ne la questionne jamais, s’agace Nora. Que les hommes envahissent l’espace public, qu’ils se réservent des domaines sportifs ou qu’ils nous raillent parce qu’on se met à la mécanique, ça, ça n’a pas l’air de choquer. »

Paillettes et cambouis

Avec ses camarades des Déchaîné·e·s, autodidactes pour la plupart, Nora a ouvert un atelier d’autoréparation en mixité choisie sans hommes cis : les « Écrouvisses ». La militante, qui vit du RSA, espère pouvoir en faire une association.  « C’est un lieu autogéré où on partage les outils, où on fait avec ce que l’on récupère, résume Nora. On s’approprie des techniques qui ne nous sont habituellement pas transmises. La mixité choisie est essentielle pour une passation horizontale des savoirs. Tout le monde met les mains dans le cambouis. » En attendant de trouver un lieu plus grand où s’installer, la troupe des « mécanichiennes » – selon leur propre formule – squatte un ancien magasin de meubles et organise des ateliers dans la rue.

« Merde, j’ai loupé mon dérapage ! » Nora vient de retrouver la bande place Jean-Jaurès. Elle repère au loin Pola sur son vélo de course, qui fonce tête baissée vers elle. Avec son casque, son short en cuir noir et le masque doré maquillé autour de ses yeux, la militante a des allures de super-héroïne. Elle aussi fait partie de la clique à l’origine des Déchaîné·e·s. « On était une petite équipe de meufs à aller à vélo à un cours de roller derby (sport qui se pratique en patins à roulettes, NDLR), raconte-t-elle. On a tou·tes constaté qu’on se baladait en deux-roues pour se sentir plus en sécurité. »

Jusqu’à ce que Pola se fasse agresser à vélo, l’année dernière. Vers 22 heures, elle se trouvait aux abords de la « Bonne Mère », le quartier résidentiel autour de la basilique Notre-Dame-de-la-Garde. Dans une descente, un motard la pourchasse et lui claque les fesses. « Ces violences dans la rue sont quotidiennes, rage Pola. Avec les vélorutions, on veut montrer aux victimes qu’elles ne sont pas seules et qu’il existe des moyens de riposter. »

Autodéfense

Le gang de « cyclocopaines » marseillais s’inspire des Ovarian Psychos, une brigade de féministes latino-américaines qui a commencé à patrouiller à vélo en 2010 dans les quartiers de l’Eastside à Los Angeles. Les « Ovas » se regroupent pour des maraudes nocturnes, le bas du visage masqué par des bandanas à imprimé utérus. À Marseille, les Déchaîné·e·s font bloc autant dans les lieux touristiques que dans les quartiers plus isolés.

« Aujourd’hui, on a choisi de se rendre visibles dans les quartiers bobos : là où il y a des boutiques, des galeries d’art, des jeux pour enfants, des promenades pour les familles, du street art, expose Pola. Il faut déconstruire l’idée que les violences surviennent uniquement hors du centre-ville, dans les quartiers dit “chauds”, et défaire le mythe de l’agresseur racisé. » Les Déchaîné·e·s sillonnent aussi la Belle de Mai, un des quartiers les plus pauvres de France (1) et celui de la ville où les habitants utilisent le moins la bicyclette (2). « On nous a déjà balancé quelques canettes depuis les balcons, confie Pola en riant. Mais nous -prenons le temps de discuter avec les familles. L’idée serait, à terme, d’aider les femmes et les enfants à enfourcher le vélo. »

« Les normes de représentation de soi constituent le premier frein à la pratique du vélo. »

Le collectif est aussi en train de construire des ateliers pour diffuser des techniques d’autodéfense populaire et féministe. « On ne peut pas compter sur la police pour régler le problème des agressions de rue », explique Nora. Une façon de répondre à la ministre déléguée en charge de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, au sujet des « quartiers sans relous ». Ce baromètre, qui doit être lancé en août 2021, vise à identifier des « zones rouges » de harcèlement et prévoit l’intervention « surprise » de policiers en civil.

Pratique genrée

À La Plaine, le soleil décline. Il est l’heure pour les Déchaîné·e·s de brûler la gomme. Les montures rutilantes, pleines de cotillons scintillants et de couronnes de fleurs, forment une masse compacte. L’équipe « sécurité » file devant pour bloquer les rues perpendiculaires. Derrière, on s’assure que personne n’a loupé le top départ. La bande entonne des cris de joie, proches des youyous que modulent les femmes au Moyen-Orient. La sono, coincée entre deux coussins sur une mini-remorque, se met à cracher du Diam’s. Les sonnettes résonnent, frénétiques.

Dans une ville faite par et pour les hommes, les vélorutions permettent d’explorer la féminité de manière rebelle et combative. Populaire, pratique et écologique, la bicyclette a conquis les femmes dès son invention à la fin du XIXe siècle. Très vite, pourtant, elle a suscité de vives critiques de la part des médecins, qui redoutaient son impact sur la capacité à enfanter de ses adeptes féminines et une possible « masturbation sportive ». Aujourd’hui encore, sa pratique reste très genrée. En France, environ un tiers seulement des cyclistes sont des femmes (3). Et côté compétition, le Tour de France est exclusivement masculin.

« Il n’y a pas de volonté politique à Marseille de développer les infrastructures cyclistes. »

« Les normes de représentation de soi constituent le premier frein à la pratique du vélo : la peur de se montrer en effort physique dans l’espace public, de transpirer », explique Claire Pelgrims, docteure en urbanisme à l’Université libre de Bruxelles. « La -deuxième limite, c’est la perception du danger. Les femmes sont davantage incitées à “faire attention”. » La chercheuse a observé que les infrastructures, elles aussi, étaient utilisées de manière genrée : les hommes prennent davantage les grands axes que les petites routes limitées à 30 km/h. Et les véhicules motorisés semblent leur être « réservés » : « Les garçons jouent aux petites voitures et, dans les pubs des industriels, le conducteur est presque toujours un homme. »

Klaxons

« Moins de bagnoles, plus de cagoles ! Moins de capitalistes, plus de féministes ! » C’est sur ces slogans que la meute de Déchaîné·e·s s’engage sur le rond-point Castellane. Progressivement, elle bloque les accès et plus aucun véhicule motorisé ne circule sur la place. L’odeur du pétrole brûlé se mélange à celle des fumigènes. Du côté des automobilistes, les klaxons résonnent de manière ininterrompue et les insultent fusent. Un utilitaire fait tomber une cycliste. Cinq Déchaîné·e·s fondent sur lui et arrêtent l’engin, pieds sur le pare-chocs, poings sur le capot. Pendant ce temps, un scooter slalome dangereusement entre les bicyclettes. « Allez, gros bisous, bonne soirée ! », lance-t-on ironiquement en direction du motard. La tension redescend, les éclats de rire reprennent.

« Depuis que j’ai un siège porte-bébé, les automobilistes font un peu plus attention dans leur conduite », observe Anne, restée à l’écart de la mêlée. Cette mère célibataire a voulu abandonner le vélo pour la voiture quand sa fille est née, avant de renoncer par manque de moyens. Alors, pour se protéger, elle s’est équipée : casque, rétroviseur, lumières, clignotants… « Il n’y a pas de volonté politique à Marseille de développer les infrastructures cyclistes, les voitures sont reines, se désole-t-elle. Il n’y a même pas assez de range-vélos ! »

Les cycloféministes déboulent sur la corniche Kennedy et décident de s’accorder une petite pause, le temps d’admirer le soleil couchant sur la Méditerranée et d’avaler quelques lampées de bière. Dans les recoins de ce tableau, sur les bancs, les panneaux, les lampadaires, les traces d’une action anti-pubs sexistes. À Marseille plus qu’ailleurs, les féministes se réapproprient l’espace public : c’est notamment la ville qui a vu naître le mouvement des collages contre les féminicides et les vulves en plâtre sur les murs. Depuis 2015, s’organisent aussi régulièrement des marches de nuit. Les jambes noires de graisse et de poussières métalliques, la troupe enfourche de nouveau les biclous et longe le boulevard en bord de mer. C’est sur la plage des Catalans, en maillots de bain ou grosses rangers, qu’elle finira cette nuit fière, festive et tapageuse.

(1) Observatoire des inégalités, décembre 2020.

(2) Parlons Vélo, 2019.

(3) Insee, 2017.


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