Macron, l’Afrique et la démocratie

Comme l’a souligné la directrice adjointe du programme Afrique de Human Rights Watch, « la France prête beaucoup d’attention à l’aspect militaire de la lutte contre le jihadisme, mais pas assez au terreau qui l’alimente ». Vaste réflexion qui touche aux limites de notre système.

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La France est en guerre et ne le sait pas. Ou si peu. Et ce n’est pas la guerre contre le virus, mais une vraie guerre avec ses avions de chasse, ses hélicoptères, ses véhicules blindés et, surtout, ses victimes, civiles et militaires. C’est l’opération Barkhane, folle entreprise de traque aux jihadistes qui s’étend sur cinq pays d’une zone sahélienne vaste comme l’Europe, et dont l’épicentre est le Mali. La France sait comment elle est entrée dans cette guerre, mais elle ne sait pas comment s’en sortir. Et voilà qu’un putsch, le second en moins d’un an, va peut-être, très paradoxalement, lui en donner l’occasion. L’annonce jupitérienne d’Emmanuel Macron au Journal du dimanche« Je ne resterai pas aux côtés d’un pays où il n’y a plus de légitimité démocratique » – sonne en tout cas comme un avertissement. Car voilà bien la France « aux côtés » d’un Mali moins démocratique que jamais. On se souvient que c’est François Hollande qui avait lancé notre pays dans cette opération (dite « Serval » à l’époque) officiellement destinée à bloquer la progression de colonnes jihadistes lancées sur la route de Bamako.

On ne discutera pas ici de l’opportunité de cette décision. Les conséquences de la prise de la capitale malienne par les jihadistes auraient été incalculables. Mais c’était en janvier 2013, et huit ans plus tard, nous y sommes toujours. Pire : la junte au pouvoir est suspectée de faiblesse, sinon de connivences avec certains groupes jihadistes. Et l’époque est aux enlisements et aux retraites penaudes. Voir les Américains en Afghanistan. Les guerres sont sans fin quand elles sont livrées à des groupes implantés dans des populations dont ils sont aussi l’émanation. Le carnage de Bounti, en janvier dernier, quand l’aviation française a bombardé un mariage pris pour un rassemblement jihadiste, a montré tragiquement les pièges d’une guerre impossible. L’épisode avait posé l’éternelle question de ce qu’on appelle « terrorisme ». Une enquête de la Minusma, la mission des Nations unies au Mali, avait établi qu’il y avait bien quelques hommes en armes dans la foule des villageois. Les jihadistes ne viennent jamais de nulle part. Mais ce sont les civils qui ont été anéantis.

Au rythme où vont les choses, il n’y a pas de raison que l’engagement français ne dure pas encore des années, car comme l’a souligné la directrice adjointe du programme Afrique de Human Rights Watch, « la France prête beaucoup d’attention à l’aspect militaire de la lutte contre le jihadisme, mais pas assez au terreau qui l’alimente ». Vaste réflexion qui touche aux limites de notre système. Emmanuel Macron a beau parler de « plan Marshall pour l’Afrique », la formule, cent fois répétée par les chefs d’État français dans les grandes occasions, sonne creux. Premier résultat de l’enlisement, l’opinion des grandes villes du sud malien, dont Bamako, se retourne contre la France. Ce qui est moins le cas au nord, directement confronté à la menace islamiste. Le passé colonial de la France remonte à la surface. Les buts de son intervention sont de plus en plus suspects : défense stratégique de son pré carré, protection d’intérêts économiques dans le Niger voisin dont l’uranium est convoité par la Chine. L’opinion française, par ailleurs peu informée, est de plus en plus perplexe. Et voilà que le colonel Assimi Goïta, qui vient en quelques mois de chasser un président régulièrement élu pour introniser son mentor, puis de le débarquer pour s’installer lui-même au pouvoir, ne colle plus vraiment au profil défini par Emmanuel Macron. On imagine que le président français rêve de saisir l’occasion pour ramener à la maison les cinq mille soldats de l’opération Barkhane. Mais un désengagement, même partiel, est infiniment plus délicat que l’engagement. Il faut ne pas donner l’impression d’un échec, ni mettre dans l’embarras des partenaires occidentaux qui ont plus ou moins coopéré, ni lâcher brutalement les autres pays du Sahel. La démocratie peut à peine constituer un prétexte. Car Emmanuel Macron n’est pas toujours aussi exigeant avec ses alliés africains. Il est récemment allé au Tchad assister aux obsèques d’Idriss Deby, qui n’était pas un tendre. Et, plus gênant encore, il a adoubé le fils du dictateur dont le treillis léopard ressemblait fort à celui du colonel malien Goïta. Et que dire, dans un autre registre, de nos amis, le Camerounais Paul Biya, et Ali Bongo, le Gabonais ?

Même le Rwanda n’offre pas toutes les garanties. Certes, cela fait longtemps que Paul Kagamé porte avec élégance le costume anthracite des chefs d’État respectables. L’homme est habile. En saluant le discours d’Emmanuel Macron, « qui, a-t-il dit, a plus de valeur que des excuses », il a aidé le président français à tourner la page du génocide, quoi que subsiste le problème des génocidaires qui coulent des jours tranquilles en France. Mais une autre page s’ouvre qui ne sera peut-être pas facile non plus. Car Kagamé, réélu avec 98 % des voix, réformateur à son seul profit d’une constitution taillée sur mesure, embastilleur sans scrupule d’opposants et de journalistes gênants, n’est pas précisément un démocrate. Il ne serait pas le premier libérateur à devenir tyran. Il ne faudrait pas qu’il puisse, un jour, reprendre à son compte la phrase cynique de l’intellectuel israélien Ilan Greilsammer pour qui « la Shoah est opposable à tous ». Ou quand la mémoire du génocide autorise les survivants à tous les crimes.


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