« Annette », de Leos Carax : Vertiges de l’amour (Cannes, Compétition)

En compétition, le film d’ouverture du 74e Festival de Cannes, Annette, de Leos Carax, déploie un univers où la beauté côtoie le monstrueux, au long d’un film en forme d’opéra-rock qui ne cesse d’émerveiller.

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Au tout début de Holy Motors (2012), le précédent film de Leos Carax, le cinéaste apparaît dans une chambre avec vue sur un port, avant de forcer un passage dans un mur pour s’introduire dans une salle de cinéma où le public assiste à une projection. La même bascule du réel à la fiction a lieu au début d’Annette.

Cette fois, on retrouve Carax devant une console de studio d’enregistrement, demandant aux musiciens en place s’ils sont prêts à jouer. « So may we start ? » interroge-t-il. Et ça démarre. Le groupe, ce sont les Sparks. Fondé dans les années 1970, influence majeure du mouvement New Wave, dont les deux frères Ron et Russell Mael sont les figures principales. En l’occurrence, ils sont les auteurs de la musique du film ainsi que du scénario. La chanson que les Sparks interprètent s’intitule justement « So May We Start ? ». Très vite, les membres du groupe abandonnent le studio tout en continuant à chanter, bientôt rejoints par les comédiens du film, Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg…

Annette, film d’ouverture de la 74e édition du Festival de Cannes, sélectionné en compétition, a suscité beaucoup de curiosité. En partie parce que Leos Carax est un cinéaste rare (neuf ans se sont écoulés depuis Holy Motors, précédé de Pola X treize ans plus tôt). Surtout parce qu’on annonçait un opéra-rock, intégralement en anglais, tourné aux États-Unis.

Et, en effet, Annette n’est pas une comédie musicale, à l’image de La La Land, par exemple, l’un des films récents les plus marquants dans le genre. Il s’agit d’un film en-chanté, pour reprendre l’expression de Jacques Demy, qui en a réalisé deux lui-même, dont Les Parapluies de Cherbourg. Annette n’a donc pas de dialogues parlés. Quant à l’enchantement qu’il procure, même s’il est incontestable, cette affaire-là est plus complexe.

Revenons à ce début, extraordinaire au sens premier du terme, où une partie de l’équipe du film chante ce morceau enlevé qu’est « So May We Start ? » dans les rues de Los Angeles. Il s’agit d’un lever de rideau, soulignant le non-réalisme, l’effet de distanciation. « We’ve fashioned a world, a world built just for you » (« Nous avons façonné un monde, un monde construit uniquement pour vous »). Le spectacle va commencer. Difficile, à ce stade, de ne pas être pris par un premier élan d’enthousiasme. Enfin l’action s’engage. Ann (Marion Cotillard) et Henry (Adam Driver, décidément excellent) vont chacun de leur côté. Elle vers un opéra où, cantatrice et tragédienne, ténue et solaire, elle triomphe. Lui, vers une salle de stand-up.

C’est Henry que la caméra suit. Le ton s’infléchit, moins empreint de légèreté. La perruque (de scène) dont Henry s’est affublé rend son physique plus inquiétant. Quant aux premières secondes de son show, intitulé Le Gorille de Dieu, elles sont prémonitoires : il émerge d’une sorte de sas en verre empli de fumée, comme un personnage issu des enfers… Le propos qu’il développe sur scène est d’une noirceur sarcastique sans limite, extorquant des rires à la salle bien que se situant sans cesse à la limite du mauvais goût. « Je suis comique pour être tué », lance-t-il, avant qu’une décharge de mitraillette retentisse et qu’il s’effondre sur scène – comment ne pas penser à l’attentat du Bataclan ?

On a rarement vu au cinéma le rire traité ainsi, comme un phénomène grotesque, une catharsis diabolique (cf. les images citées de _La Foule, le film de King Vidor – 1928).

Annette ne cesse de balancer entre ces deux pôles, le blanc et le noir, le Bien et le Mal, le ravissement et l’effroi. Ou, plus exactement, le film les tient ensemble, les associe. Pas de manichéisme, mais les tréfonds de l’âme humaine, où se concentrent le meilleur et le monstrueux. L’amour sublime et charnel que vivent Ann et Henry, et dont ils ne reviennent pas, s’accompagne d’une ombre menaçante. « We love each other so much » (« Nous nous aimons tant »), chantent-ils au cours d’une balade heureuse où, l’espace d’un plan, les deux mains de Henry n’ont plus rien de tendre mais ressemblent à des griffes prêtes à bondir sur leur proie.

Leos Carax ne s’est pas départi des visions au romantisme lyrique de ses débuts, celles de Mauvais Sang (1986), des Amants du Pont-Neuf (1991). On retrouve aussi le fantastique déjà présent dans Holy Motors. Ces tableaux – un échouage au clair de lune au terme d’une tempête déchaînée, une chambre d’enfant où luit une constellation de lumières… – exaltent le regard porté par le film. D’Edgar Poe, qui est remercié au générique, Tzvetan Todorov a écrit : « Poe n’est pas un “peintre de la vie”, mais un constructeur, un inventeur de formes […]. Il est un aventurier [non] pas au sens banal du mot : il explore les possibilités de l’esprit, les mystères de la création artistique, les secrets de la page blanche. » Leos Carax est de la même eau. Les merveilles qu’il met en scène n’ont rien d’une esthétisation du mal, d’une fascination nihiliste. Plus justement, elles suscitent un enchantement jamais béat, non édulcoré, « sans tabou », pour reprendre les paroles de « So May We Start ? ».

Et Annette ? Elle est la fille d’Ann et de Henry. Idée formidable : elle n’est pas incarnée par une véritable enfant (sauf à un moment qu’on ne dévoilera pas), mais par une marionnette. Là encore, le cinéaste joue avec le trouble que suscite ce jouet, objet enfantin et petit être étrange. Pour la première fois, un film de Leos Carax aborde la question de la transmission (Annette est d’ailleurs dédié à sa fille Nastya). Une phrase prononcée vers la fin – « Ne regarde jamais vers les abîmes » – résonne comme une recommandation. À suivre, sans doute, sauf en matière d’art. Annette en est l’éblouissant témoignage.

Annette, Leos Carax, 2 h 20. En salle. BO chez Milan Records.


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