Dans le Nord-Est syrien, la guerre de la soif

Pour son approvisionnement en eau, le Nord-Est syrien dépend presque exclusivement de l’Euphrate, dont la Turquie limite le débit en amont, en dépit d’un accord international.

Pierre Bonneau  • 7 juillet 2021
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Dans le Nord-Est syrien, la guerre de la soif
Dans une coopérative agricole près de Hassaké.
© Pierre Bonneau

oilà comment la guerre continue. » Au bout d’un pont détruit, Ahmed Alheriri, le jeune comaire de Raqqa, désigne l’Euphrate. Le fleuve biblique a fondu des trois quarts, laissant apparaître sur ses berges sèches des touffes d’herbe et des croûtes de poussière blanche. Baigneurs, bergers et troupeaux peuvent traverser par endroits – des scènes inédites. En ce mois de juin, le fleuve emblème du Croissant fertile paraît comme asséché. « La Turquie utilise l’eau à la manière d’une arme contre les populations de la région. Elle essaie d’étrangler notre expérience démocratique. »

Depuis fin janvier, le débit de l’Euphrate est d’environ 250 mètres cubes par seconde. La Turquie est accusée de le réduire en amont par des retenues sur ses nombreux barrages. « C’est du jamais-vu depuis que les relevés existent »,atteste Nicolas Guibert, le responsable du secteur « eau et assainissement » pour la coordination des ONG du Nord-Est syrien. « Même pendant la terrible sécheresse de 2018, le fleuve n’atteignait pas ce niveau. » Pourtant, un accord de 1987 avec la Syrie impose à la Turquie de laisser passer au moins 500 mètres cubes.

« L’Euphrate est la source d’eau quasi exclusive des populations de Kobané jusqu’à Deir Ez-Zor »,souligne Nicolas Guibert. Soit près de 3 millions de personnes. « La moitié des 126 stations de potabilisation ne peuvent plus fonctionner correctement à cause des niveaux trop bas. » Problème : il n’y a pas de solution alternative, parce que « les eaux souterraines sont souvent non potables car trop salines ».

« L’impact sur les populations est catastrophique », dénonce Ahmed Alheriri. Les maladies diarrhéiques augmentent, particulièrement chez les enfants. Les camions-citernes qui viennent en appoint aux populations assoiffées sont rarement désinfectés. Les puits creusés artisanalement font remonter de l’eau non potable. Le secteur agricole, dont dépend 70 % de la population de la région, est également très touché : les cultures basées sur l’irrigation sont menacées, et la sécheresse majeure qui s’abat depuis des mois a déjà entraîné une perte de rendement de 75 % des cultures non irriguées.

Les habitants ne reçoivent que 15 % de l’eau qui serait nécessaire. Chaque goutte est une partie de leur âme.

En guise de cercle vicieux, les deux barrages hydroélectriques de Tishrin et Tabqa, sources d’électricité principales de 3 millions de personnes, ont dû réduire leur puissance, tombée à 125 mégawatts au lieu des 400 habituels. Ce qui entraîne des coupures massives pour les habitants et menace aussi le fonctionnement des stations de potabilisation, de l’irrigation, des hôpitaux, etc. Si le débit continuait de diminuer, les turbines devraient s’arrêter, ce qui pourrait endommager durablement les barrages.

À Hassakeh, l’une des principales villes de la région, où vivent près de 600 000 personnes, et qui accueille quatre camps de déplacés, la pénurie est encore plus critique. Sozdar Ahmed, jeune ingénieure du département de l’eau du canton, évoque des « bureaux envahis par des habitants mécontents. Quand les camions-citernes arrivent, les gens arrachent les tuyaux, cassent les vitres, maltraitent les chauffeurs ».

Hassakeh ne dépend pas de l’Euphrate mais de la station de pompage d’Allouk. Or celle-ci, proche de la ville de Ras Al-Aïn, est occupée par la -Turquie depuis octobre 2019. «En deux ans, la station a été arrêtée une dizaine de fois, parfois pendant une quinzaine de jours. Pas une seule goutte d’eau n’arrive jusqu’à nous, proteste Sozdar. Même quand elle fonctionne, c’est à 10 % de ses capacités, car les mercenaires de la Turquie détournent l’électricité qui devrait l’alimenter. » Pour faire face, la ville est très souvent alimentée par des camions-citernes, notamment via les ONG, et les quartiers sont rationnés. «Les habitants ne reçoivent que 15 % de l’eau qui serait nécessaire par jour. Chaque goutte est une partie de leur âme. »

La jeune femme appelle à une « solution politique pour un contrôle international de la station d’Allouk ». Jusqu’à présent, la Turquie aurait rejeté toutes les tentatives de dialogue informel avec la Russie ou l’ONU. Ahmed Alheriri, à Raqqa, appelle « la communauté internationale à faire pression sur la Turquie pour qu’elle redonne de l’eau ». Un « forum international sur l’eau » devrait être organisé à Qamishlo en septembre prochain.

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