Dernière vague avant la sortie ?

Alors que le variant delta se répand dans le monde à grande vitesse, les premiers résultats en vie réelle de la vaccination tracent un chemin de sortie de crise.

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L_es défenses doivent tenir. »_ Les amateurs de littérature fantastique reconnaîtront la réplique. Mais c’est de défenses immunitaires qu’il s’agit ici, alors que le monde tourne son regard depuis plusieurs semaines vers les pays qui ont le plus massivement vacciné leurs populations et qui, pour certains, sont déjà confrontés à une nouvelle vague épidémique portée par le variant delta.

Cette souche de Sars-Cov-2, initialement apparue en Inde à l’occasion d’une vague printanière d’une violence inouïe, constitue l’essentiel du problème actuel. 60 % plus contagieux que le variant alpha (dit « anglais »), le variant delta serait donc près de trois fois plus transmissible que la souche initiale. En Australie, où la région de Sydney tente de reprendre le contrôle de sa stratégie « zéro covid » après une brèche, certaines contaminations ont été formellement identifiées à la suite de contacts extrêmement fugaces. La suspicion semble aussi justifiée au regard de la progression du delta dans les pays où il est déjà implanté. Au Royaume-Uni, il est devenu hégémonique en seulement huit semaines. Aux États-Unis, il est en passe de prendre l’ascendant dans plusieurs États. Même en France, où l’on bénéficie pourtant d’une conjoncture très favorable avec moins de 20 nouveaux cas par jour pour 100 000 habitants, sa part dans les contaminations double chaque semaine et représente désormais plus de 30 % des cas en métropole.

Ce phénomène de remplacement est connu, il a déjà été observé avec le variant alpha, responsable de la troisième vague en Europe en janvier dernier (1). Pour delta, cet horizon se situe au mois d’août en Europe, comme l’ont calculé simultanément le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, l’OMS et l’Institut Pasteur en France. Mais cette projection apparaît déjà optimiste au vu du grand brassage que représentent l’Euro de football et la réouverture des sites touristiques.

Ce sentiment que la vie reprend est pourtant salutaire pour nombre d’entre nous. Seize mois que le monde est entré dans l’ère de la pandémie de covid-19. Seize mois que de nombreux pays vivent au rythme des « vagues » et des confinements successifs. Malgré des rebondissements inattendus et une certaine cacophonie médiatique et scientifique, l’épidémie montre quelques mornes régularités : augmentez les contacts sociaux, les contaminations progressent et, avec elles, le risque de débordement des systèmes hospitaliers ; limitez les premiers, les secondes régressent. De quoi trouver le temps très long pour les animaux sociaux que nous sommes. Pourtant, si les choses semblent stagner et les épisodes se répéter à l’identique, ce n’est pas tout à fait le cas. Sur le plan des mauvaises nouvelles qui donnent cette impression d’éternel recommencement, le phénomène des variants qui apparaissent préférentiellement là où l’épidémie reste incontrôlée (2) et mettent en danger, en retour, les stratégies mises en place ailleurs.

En Europe, où la quatrième vague a commencé, la note de l’Euro de foot s’avère salée.

En Europe, où la quatrième vague portée par le delta a commencé, la note de l’Euro de foot s’annonce d’ores et déjà salée. En Finlande, la semaine dernière, 40 % des infections concernaient les quelque 4 500 supporters qui s’étaient rendus, le 16 juin, à Saint--Pétersbourg pour le match contre la Russie, où l’épidémie semble incontrôlée, avec un record de décès en ce début juillet. En Écosse, qui a déjà dépassé son pic de cas de cet hiver, ce sont les fans de l’équipe nationale qui se sont déplacés à Londres pour assister au match du 18 juin qui représentent les deux tiers des contaminations. En Espagne, c’est un voyage étudiant aux Baléares qui a fait repartir les chiffres à la hausse, avec des clusters dans tout le pays. Le Portugal est le premier pays de l’Union européenne à annoncer que le delta est devenu majoritaire sur son territoire, avec un retour du couvre-feu à 23 heures dans 45 communes, dont Lisbonne et Porto, depuis le 2 juillet.

Malgré ce triste tableau, la situation n’est pas exempte de bonnes nouvelles. Et la meilleure d’entre elles est que l’humanité n’est plus démunie face à un redoutable virus émergent. Avec des effets secondaires très rares et un taux d’efficacité contre les formes graves du variant delta de 96 % pour les vaccins à ARN (-Pfizer-BioNTech et Moderna) et de 92 % pour AstraZeneca dès 15 jours après la seconde dose (3), les données penchent désormais solidement en faveur de la vaccination. Et ces chiffres se retrouvent déjà en vie réelle. Alors que la campagne vaccinale bat son plein en Europe et aux États-Unis, les pays les plus avancés montrent en effet une physionomie de l’épidémie sensiblement différente de celle de l’hiver dernier.

En Angleterre, où la proportion de personnes entièrement vaccinées approche les 50 % (65 % ont reçu au moins une dose), les cas sont repartis à la hausse à partir du mois de mai, s’établissant fin juin à des niveaux comparables à ceux des débuts de la troisième vague, mi-décembre 2020. Mais les décès restent très peu nombreux, et même les hospitalisations demeurent dans des proportions contrôlables. « Une quatrième vague sans morts », s’extasiaient des médecins sur Twitter. La sentence est sans doute exagérée, alors que le pays déplore tout de même une augmentation des hospitalisations et des décès, mais dans des proportions bien moindres que lors des épisodes précédents. Tandis que les contaminations ont augmenté de 67 % en une semaine, s’établissant à plus de 26 000 nouveaux cas par jour, en moyenne, début juillet, les nouvelles admissions à l’hôpital pour covid-19 n’ont augmenté « que » de 25 % sur la même période. Les décès, eux, n’ont pas encore augmenté, avec une quinzaine quotidiennement. Une décorrélation attendue, mais désormais visible.

Même observation en Israël, champion du monde de la vaccination avec 60 % de la population ayant reçu deux doses, qui recense en moyenne 300 nouvelles contaminations par jour, poussant les autorités à rétablir le port du masque en intérieur. Mais, depuis la reprise épidémique, le nombre de formes graves de la maladie reste établi à… zéro. Au Portugal, où la hausse des cas est nette mais plus modérée, l’impact sur les hospitalisations demeure très limité, celui sur les décès n’est pas constaté à ce jour. Aux États-Unis, où le variant delta est en passe de devenir majoritaire, les décès poursuivent leur décrue, probablement grâce aux 53 % de la population déjà entièrement vaccinée.

Certes, les opposants aux vaccins ne manquent pas de pointer que de nombreux cas apparaissent chez des personnes même entièrement vaccinées. Elles représentent par exemple 30 % des diagnostics positifs en Israël. Mais il s’agit là d’un résultat attendu qui témoigne plus de la bonne couverture vaccinale du pays que d’une inefficacité des vaccins. Rappelons que des sérums efficaces à 90 % permettront toujours au virus d’infecter des personnes vaccinées, et ce d’autant plus que celles-ci sont nombreuses, mais les proportions et surtout la gravité des symptômes restent très favorables.

Israël connaît certes 300 contaminations par jour, mais les formes graves restent à zéro !

Si la diffusion du variant delta a pu remettre en cause l’espoir d’une suppression totale des infections (4), il n’en demeure pas moins que le nombre de personnes entièrement vaccinées parmi les nouveaux cas est bien moindre. Ainsi, en Israël, leur proportion est deux fois inférieure à leur part dans la population générale. Et souvent, avec pas ou peu de symptômes. Au Royaume-Uni, la quatrième vague est portée par une très grande majorité de personnes jeunes et non vaccinées. Aux États-Unis, ce sont près de 99 % des morts du covid qui n’ont pas reçu leur double dose, selon la directrice du Centre de contrôle des maladies. Elle ajoute que ces décès sont désormais « entièrement évitables ».

Car ces résultats spectaculaires ne modifient pas seulement la physionomie de la pandémie selon les pays, ils changent également le rapport au risque individuel et collectif, ainsi que les stratégies face aux résurgences. Le principal paradoxe de la situation est que, si les personnes entièrement vaccinées sont mieux protégées que jamais, les personnes non vaccinées, non vaccinables ou actuellement entre leurs deux doses n’ont jamais été autant en danger là où le virus circule. À l’heure où de nombreux pays aspirent à retrouver leur vie économique et sociale d’avant la crise, l’éloignement du spectre d’une saturation des hôpitaux risque de plus en plus de justifier l’absence de mesures de mitigation, très coûteuses pour l’ensemble de la société. À mesure que la vaccination est proposée au plus grand nombre, il devient de moins en moins acceptable de remettre des populations entières sous cloche pour protéger des personnes qui se sont pourtant vu proposer un vaccin.

En France, par exemple, l’exécutif semble déterminé à mener son déconfinement à terme, avec les bénéfices politiques qu’il espère en tirer, malgré les risques de résurgence et alors que le compte de personnes vaccinées n’y est pas. 35 % de la population est complètement immunisée, avec de sérieux trous dans la raquette auprès des populations les plus à risque (25 % des plus de 60 ans n’ont pas encore reçu deux doses). À la suite de son pari funeste de retarder au maximum tout confinement à l’hiver, le gouvernement avait abandonné son objectif de maintenir les nouvelles contaminations en dessous de 5 000 par jour. Depuis mai, ce seuil d’alerte est passé à 30 000, soit un niveau ingérable pour une politique de « tester-tracer-isoler ». Il s’agit donc d’un nouveau pari qui ne dit pas son nom : les autorités misent sur le fait, encore incertain, que les 35 millions de personnes complètement vaccinées à la fin août (soit 52 % de la population) suffiront à décorréler l’épidémie de la saturation hospitalière à l’approche de l’automne et de la rentrée des classes. C’est l’autre paradoxe de la situation : si les personnes âgées sont plus vaccinées, les plus jeunes risquent de se retrouver en première ligne non seulement dans la dynamique de l’épidémie, mais aussi dans ses effets délétères, avec un abaissement de l’âge moyen des malades graves et des cas longs de covid, y compris chez les enfants. La solidarité envers les personnes fragiles, qui a justifié des sacrifices depuis plus d’un an, survivra-t-elle à ce changement de paradigme ?

On le voit, nous n’en avons peut-être pas fini avec les choix douloureux. Et une possible montée en conflictualité à l’intérieur des opinions publiques. Aux États-Unis, le débat a déjà pris une tournure politique, alors que la vaccination est bien moindre parmi les supporters de Donald Trump. En Russie, où les campagnes de dénigrement des vaccins « occidentaux » se sont multipliées, la défiance a ironiquement fini par atteindre le vaccin national. Selon un récent sondage, 62 % des Russes ne souhaitent pas être vaccinés avec le Spoutnik V (5). Et seulement 12 % ont reçu les deux doses.

Une montée en conflictualité à l’intérieur des opinions publiques est possible.

En Europe, où le rythme de la vaccination ralentit à l’approche des grandes vacances, on s’interroge sur le « plafond de verre » (6), on cherche comment convaincre les hésitants et combattre la désinformation qui s’insinue sur les réseaux sociaux. En France, un mouvement antivaccin s’est structuré autour de quelques médecins en perdition, de personnalités proches de la complosphère ou de l’extrême droite et de quelques écolos et gilets jaunes égarés. Il est même parvenu à présenter des listes aux régionales (sans toutefois dépasser 1 %). Du point de vue des gouvernements, il s’agit maintenant d’innover pour aller chercher les personnes, souvent défavorisées ou peu informées, les plus éloignées de la vaccination.

Reste que la sortie de crise est en vue. Avec 3 milliards de doses injectées dans le monde et des premiers effets incontestables, la vaccination de masse a fait la preuve de sa pertinence. Il faut désormais, comme le martèle l’OMS, démocratiser l’accès des pays pauvres aux vaccins, alors que l’Afrique, relativement épargnée jusqu’à présent, risque de souffrir du variant delta. « Dans notre monde interdépendant, personne n’est en sécurité tant que tout le monde n’est pas en sécurité », affirmait en mai une tribune signée par le directeur général de l’OMS, des responsables d’ONG et des leaders religieux (7).

Sars-Cov-2 ne disparaîtra probablement pas, mais il pourrait cesser d’être une urgence sanitaire lorsque tout le monde, ou presque, aura développé des anticorps. C’est la fameuse « immunité collective » que des gouvernements criminels ont pu un temps envisager par la seule infection naturelle, avec ses centaines de milliers de morts, ses millions de covid longs et la saturation des hôpitaux. Nous avons désormais un raccourci pour y accéder. À terme, selon les immunologistes, qui envisagent déjà une troisième dose à l’hiver, voire une reformulation des vaccins pour tenir compte des futurs variants, Sars-Cov-2 pourrait accéder au statut de virus endémique, avec un poids pour la santé publique sans doute comparable à celui de la grippe. En attendant, les défenses doivent tenir… Pourvu qu’elles tiennent ! 

(1) Lire « Veillée d’armes avant la troisième vague », Politis n° 1642.

(2) Lire « Souvent virus varie », Politis n° 1637.

(3) L’immunité conférée par la première dose (ou une infection naturelle) est jugée insuffisante.

(4) Les agences sanitaires rapportent tout de même une durée d’infection plus courte et une contagiosité sensiblement moindre chez les personnes vaccinées infectées.

(5) https://cutt.ly/cmxYKcu

(6) Lire Vaccination : La menace du « plafond de verre » dans Politis n° 1660.

(7) https://cutt.ly/6mxUzDV


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