Dossier : Nos corps en bataille

Silvia Federici : « Le corps a toujours été un terrain privilégié de domination »

Silvia Federici montre comment le racisme et le sexisme ont de tout temps invisibilisé et exploité le travail matériel des femmes et des groupes minorés ou racisés.

Militante féministe radicale, l’Italienne Silvia Federici, née à Parme en 1942, vit et enseigne outre-Atlantique depuis les années 1970. Au fil de ses ouvrages, dont seulement un petit nombre a été traduit en français (1), elle analyse les processus de construction des identités de genre et d’exploitation des femmes. Comme pour les groupes racisés ou minorés, leur exploitation – souvent à vil prix sinon par un travail non payé – est essentielle au système et à l’accumulation du capital. La soumission des corps tient une place centrale dans ce processus, et le mépris ou l’invisibilisation se révèlent des éléments structurants du système. Ils sont réduits – et strictement encadrés comme tels – à de simples « instruments » de la reproduction de la force de travail, ou de la reproduction tout court.

Lors d’une précédente venue à Paris, vous nous aviez accordé un entretien (2) où vous souligniez que « le capitalisme est structurellement sexiste et raciste ». Comme nous questionnons surtout ici la question du ou des corps, diriez-vous que l’exploitation, le mépris et l’invisibilisation de certains corps constituent un élément structurant du système capitaliste ?

Silvia Federici : Absolument. Je crois que, depuis cinq cents ans de domination capitaliste, on a pu constater combien ce système exploite le travail humain de façon très diverse selon les populations qu’il soumet, que ce soient les femmes, les enfants, les Noirs ou d’autres groupes issues des pays colonisés, aujourd’hui migrants ou non. En réalité, l’exploitation (parfois jusqu’à l’esclavage) ne s’est jamais interrompue, prenant des formes multiples et assujettissant des populations différentes.

Avec le sexisme et le racisme, diverses formes de travail non payé (ou très peu) se sont -développées de façon structurelle, variant dans le temps et selon les personnes exploitées. Notamment en occultant la soumission du corps des femmes, chargées d’assurer la reproduction de la force de travail des hommes (par les tâches domestiques), mais aussi la production – biologique – des futurs travailleurs, bientôt exploités à leur tour.

Le capitalisme et le patriarcat constituent deux éléments inséparables du mode de domination des corps.

Malgré cela, le capitalisme a toujours réussi à se présenter comme un système démocratique, progressiste ou libéral au sens premier du mot. En particulier en présentant l’exploitation comme un échange égal et contractuel d’un travail contre une rétribution. Or, en réalité, le capitalisme a toujours été fondé sur de multiples formes d’esclavage ! Il lui a donc fallu justifier ces formes de domination et de mise en servitude au moyen d’une organisation du travail raciste et sexiste, soumettant d’abord les corps des personnes exploitées, ceux des femmes, des peuples colonisés, etc.

Il ne faut pas oublier, en effet, que la majeure partie du monde, soumise aux dominations coloniales, n’a jamais travaillé dans un cadre d’échanges contractuels égalitaires. Ce type d’échanges, fondés sur un contrat de travail, n’a jamais été réservé qu’à une toute petite partie du prolétariat mondial. C’est bien pour cela que le racisme et le sexisme sont fondamentalement nécessaires ! Par exemple, aux États-Unis, si l’esclavage a été formellement aboli, le système de domination esclavagiste n’a jamais disparu ni vraiment été supprimé. C’est pour cela que je dis que le racisme demeure structurel, et structurant, pour la domination capitaliste mondiale. Tout comme le sexisme.

C’est pour cette raison que le capitalisme tente toujours d’invisibiliser ces corps, ou du moins leur exploitation…

Certainement. Le capitalisme prétend toujours organiser le travail « en général ». Mais le travail n’existe jamais « en général » ! Le mouvement féministe l’a démontré, tout comme le mouvement anticolonial. Frantz Fanon l’a notamment fait dans son ouvrage majeur de 1952, Peau noire, masques blancs. Au-delà du mouvement anticolonial, le féminisme n’a cessé de mettre en avant la politique du corps, depuis que l’on s’est rendu compte que l’exploitation ne se limitait pas à l’usine ou au bureau, mais que la procréation, la sexualité et toutes ces « activités » jusqu’alors considérées comme « biologiques » étaient, elles aussi, un terrain d’exploitation ou d’extraction de la richesse ! Celui d’un travail vivant mis au service de la classe capitaliste.

La majeure partie du monde, soumise aux dominations coloniales, n’a jamais travaillé dans un cadre d’échanges égalitaires.

C’est ainsi que la question du corps est devenue fondamentale, centrale, tout particulièrement pour les femmes, puisqu’elles ont de tout temps souffert de l’invasion et de l’exploitation de leurs corps. Et de manière bien plus terrible que les hommes !

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