Une alerte salutaire

Le changement radical qui est nécessaire suppose à la fois d’autres modes de consommation et un autre mode de production. Soit un investissement social massif pour emporter l’adhésion des classes les plus défavorisées, et un partage des richesses qui va bien au-delà du relèvement des bas salaires.

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Ce ne sont que quelques mots tirés d’un brouillon de rapport du Giec (1). Ils n’étaient pas faits pour être publiés, en tout cas pas si vite, et pas avec une telle brutalité, mais ils sont là, et ils devraient responsabiliser un peu plus les acteurs économiques et politiques. Ces mots, rappelons-les : « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. L’humanité ne le peut pas. » Accessoirement, ils remettent l’homme à sa place. La vie avait existé avant lui, elle peut exister après lui. Rarement discours scientifique aura été aussi alarmiste. Trop, disent certains qui craignent un effet démobilisateur. Ce n’est évidemment pas le point de vue que l’on défendra ici. Rien n’est trop fort pour nous avertir que cette humanité, qui ne pourra pas survivre à notre passivité, c’est celle de la génération qui vient, et la suivante. On a beau voir le terrible incendie qui a anéanti la petite ville de Lytton, dans l’ouest canadien, après d’impensables records de chaleur, ou les déluges de boue qui ont dévasté Atami, au sud de Tokyo, ou la calotte glacière qui fond à vue d’œil ; on a beau suivre quotidiennement la chronique des calamités, nous nous croyons encore à distance des périls. Même si le Haut Conseil pour le climat note que « les deux tiers de la population française sont déjà fortement ou très fortement exposés aux risques climatiques, comme le manque d’eau, la montée du niveau de la mer ou les canicules », nous peinons à relier ce qui nous touche directement à l’état général de la planète. Il fallait donc que les choses soient dites. Mais pour quel effet ?

L’information chemine doucement, jusque dans les milieux économiques les plus rétifs. Les climatosceptiques ont fini par disparaître de la scène. Même CNews n’ose plus les inviter. Le principe de réalité s’est imposé à eux, comme il finira sans doute par s’imposer aux antivaccins face à une pandémie qui est une autre manifestation de l’anthropocène. Toutes les avancées intellectuelles sont bonnes à prendre. C’est pourquoi ce qui s’est dit, le week-end dernier, aux Rencontres économiques d’Aix nous intéresse. On parlerait volontiers d’une « prise de conscience » si cette formule n’avait pas l’inconvénient de moraliser ce qui, au final, relève de la conflictualité politique. Car ce sont des intérêts très résistants qui sont en jeu. Il n’empêche que Dominique Seux, le bien connu chroniqueur de France Inter et directeur des Échos, a semblé lui-même s’étonner de la teneur des débats (2). Des économistes libéraux, dont certains conseillers du Prince, ont mis au centre de leurs réflexions la transition écologique. Banal aujourd’hui, me direz-vous. Ce qui est plus remarquable, c’est qu’ils ont associé ce thème à la double fracture sociale et générationnelle. Et, chose intéressante si l’on veut suivre le cheminement de la conscience hors des sentiers battus de l’idéologie, c’est au contact de leurs étudiants, nous dit Dominique Seux, que ces doctes professeurs ont pris la mesure des changements qui s’opèrent dans la société. Comme si la jeunesse avait déjà pris un peu du pouvoir culturel. En conclusion de leurs travaux, les économistes sont allés, à l’encontre de leurs théories habituelles, jusqu’à préconiser un relèvement des bas salaires et un revenu garanti pour les jeunes. Puisse le Prince les entendre !

D’où l’aveu inattendu du chroniqueur qui note que nos économistes « mainstream se sont tout bonnement ralliés aux « hétérodoxes qui tiennent ce discours depuis vingt ans ». Hommage du vice à la vertu. Pour le dire avec nos mots, qui ne sont certainement pas les leurs, il n’y aura pas de transition écologique sans un autre partage des richesses. À Politis, le constat nous est familier. Il étonne, même prononcé à mi-voix, de la part de ces nouveaux convertis. Mais le chapeau étant trop indigeste à manger, Seux s’est empressé de pointer la différence, ce détail où le diable va finalement se nicher. Là, dit-il, où les hétérodoxes sont en quête de « perfection esthétique » (sic), les libéraux cherchent « des solutions opérationnelles ». Aux uns, l’idéologie et les chimères, aux autres, le réalisme du « possible ». On imagine que le « greenwashing » se cache derrière cette « nuance ». Et la résistance d’un gouvernement qui laisse notre pays à la traîne de ses voisins.

Car le changement radical qui est nécessaire suppose à la fois d’autres modes de consommation et un autre mode de production. Soit un investissement social massif pour emporter l’adhésion des classes les plus défavorisées, et un partage des richesses qui va bien au-delà du relèvement des bas salaires. Nos économistes libéraux sont donc loin du compte. Le géographe Andreas Malm estimait récemment, dans nos colonnes, qu’« aucune crise climatique ne causera la fin du capitalisme ». Il avait raison bien sûr. Mais pour prolonger sa réflexion, demandons-nous en retour si le capitalisme peut permettre d’éviter la « fin de l’humanité » ? La plasticité du système n’est plus à vanter, mais on voit bien que l’on touche à ses limites. Voilà qui nous amènera à des choix démocratiques qui vont nous occuper dans les prochains mois. La conscience n’est pas seulement une affaire d’idées, c’est une question matérielle.

(1) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

(2) Chronique du 5 juillet.


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