À la fac, la précarité au programme

Alors que 1,7 million d’étudiants font leur rentrée, le manque de moyens alloués à l’enseignement supérieur entraîne une dégradation toujours plus palpable des conditions de travail.

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Après un an et demi de cours à distance, les étudiants foulent enfin le parvis de l’université. À Jussieu, vendredi 24 septembre, l’ambiance est détendue. On discute sur la pelouse, on flâne dans les couloirs, on pique-nique dans les cours intérieures. On en oublierait presque la grève des agents d’entretien de l’université qui s’est terminée le matin même. Presque. Sur tout le campus, les poubelles débordent, ultimes traces d’une mobilisation longue de dix jours.

La veille, un protocole validant la quasi-totalité des revendications des 130 salariés de l’entreprise Arc-en-ciel a été signé entre les grévistes, les syndicats, la société de nettoyage et la direction de l’université. L’entreprise s’est engagée à régulariser les contrats et à régler les plus de 1 000 heures complémentaires non payées, d’après les chiffres de la CGT et du Syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique (SNTRS) de Sorbonne-Université.

Elle a également promis de ne procéder à aucun licenciement, de mettre fin aux horaires fractionnés, qui divisaient les journées de travail en plages horaires de 6 h à 9 h 30 et de 17 h à 20 h 30, ainsi qu’à la clause de mobilité, qui lui permettait de muter des agents d’entretien partout en Île-de-France. Et pour remédier aux cadences insupportables et à la surcharge de travail dénoncées par les salariés – une seule femme de ménage devait nettoyer 160 WC en 4h, selon la CGT –, Arc-en-ciel a proposé la mise en place d’un « plan d’organisation du travail ».

Il aura donc fallu dix jours de mobilisation pour que le personnel obtienne des conditions de travail décentes, et pour que lumière soit faite sur la stratégie du « toujours plus, pour toujours moins » des sous-traitants et, par extension, des universités qui font appel à eux. Car les manquements au code du travail des sociétés qui interviennent sur les campus ne sont que le reflet d’un problème plus profond : le sous-financement des universités.

En 2021, le projet de Loi de finances attribuait un budget de 24,1 milliards d’euros au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il y a dix ans, il était de 25,1 milliards d’euros. Dans le même temps, le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter. En 2011, ils étaient 2,38 millions ; cette année, ils sont plus de 2,8 millions, dont 1,7 million dans les universités. Une augmentation à la fois structurelle et conjoncturelle : les enfants qui entrent aujourd’hui à l’université sont ceux nés au début des années 2000, période où le nombre de naissances était en hausse. À cela s’ajoute l’amélioration continue des résultats au baccalauréat, accentuée l’année dernière sous l’effet de la pandémie et de l’aménagement des épreuves. « C’est plutôt positif que la jeunesse suive massivement des études supérieures », remarque Jean-Marc Nicolas, secrétaire général de la CGT Ferc Sup, qui rassemble les syndicats CGT des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. « Encore faut-il mettre les moyens. Les budgets stagnent, mais par contre il faut faire plus. Pour l’enseignement, avec un nombre d’étudiants qui augmente, mais aussi pour la recherche, qui nécessite de plus en plus de travail administratif pour monter des dossiers et trouver des financements. »

Le budget alloué par l’État pour chaque étudiant semble relativement stable. En 2011, il était de 11 630 euros, contre 11 530 cette année. Mais ce chiffre ne prend pas en compte l’inflation, et cache donc une diminution bien plus significative. Ce coût moyen par étudiant cache également des disparités en fonction des formations. Pour un étudiant en classe préparatoire aux grandes écoles, le budget alloué par l’État est cette année de 15 700 euros, contre 10 100 euros pour un étudiant à l’université. Un budget auquel il faudrait retrancher, pour l’université, tous les coûts destinés à d’autres missions que celles de l’enseignement – recherche, diffusion de la culture scientifique, etc. L’écart entre le coût moyen d’un étudiant à l’université et celui d’un étudiant en classe préparatoire est donc, en réalité, bien plus grand.

© Politis

Pour Julien Gossa, enseignant-chercheur en informatique à l’université Robert-Schuman, à Strasbourg, qui s’est spécialisé dans l’étude des indicateurs de performance des universités, le taux d’encadrement, autrement dit le nombre d’enseignants pour 100 étudiants, est une donnée bien plus fiable. Au cours de ces dix dernières années, il a baissé de près de 20 %. Quand l’équipe pédagogique pour 100 étudiants était composée de cinq personnes il y a dix ans, on en compte plus que quatre aujourd’hui. « Cette baisse a pour conséquence d’augmenter le nombre d’heures de travail que doivent exercer les enseignants », constate Julien Gossa. « Ils travaillent plus longtemps et donc moins bien, puisqu’ils sont fatigués et ont moins de temps à accorder à chaque élève. Dans le même temps, on donne de moins en moins d’heures aux étudiants, puisque l’on n’a pas assez d’enseignants et que ceux que l’on a travaillent déjà trop. » Là où il faudrait donc ouvrir davantage de postes, c’est tout l’inverse qui se produit : en dix ans, le nombre de recrutements d’enseignants-chercheurs a été divisé par deux (voir ci-contre).

À l’origine de ces problèmes de sous-recrutement et de sous-financement, l’autonomie donnée aux universités en 2007, avec la loi LRU – loi relative aux libertés et responsabilités des universités – ou loi Pécresse. Car qui dit plus d’autonomie dit aussi plus d’obligations. « Lorsque l’université est devenue autonome, elle a récupéré toutes les fonctions auparavant assurées par l’État », explique Julien Gossa. « Il lui a fallu embaucher de nouvelles personnes dans l’administration, dans la comptabilité, dans l’informatique, se procurer des logiciels de gestion… Et tout cela coûte très cher. » Les universités ont également dû prendre en charge tous les fonctionnaires auparavant payés par l’État. « Certaines universités sont ainsi passées d’un budget de quelques dizaines de millions d’euros, à plusieurs centaines de millions d’euros », indique le chercheur.

Chaque université dépense cette masse d’argent supplémentaire en fonction de sa priorité stratégique. « Pour l’université de Strasbourg, par exemple, la priorité n’est pas du tout l’enseignement », décrit Julien Gossa. « Donc l’établissement va avoir tendance à réduire le nombre de postes d’enseignants nécessaire pour dégager des marges de manœuvre afin, par exemple, de recruter des chercheurs américains qui lui coûtent plusieurs millions d’euros. » Autrement dit, opter pour une stratégie concurrentielle à l’international en matière de recherche, au détriment de l’enseignement et de l’accueil d’étudiants toujours plus nombreux.

« Responsables » de leur budget, les universités peuvent être tentées de sacrifier une partie de leur masse salariale pour financer d’autres dépenses, faute de ressources financières suffisantes. Elles risquent donc de renoncer au recrutement d’enseignants-chercheurs, d’ingénieurs, de techniciens, de personnel administratif, pour boucler leurs fins de mois. Quitte à recourir à des contrats précaires, comme l’explique Jean-Marc Nicolas : « C’est ce mécanisme d’autonomie financière qui conduit à une baisse systématique des recrutements, à une diminution des emplois stables. Dans l’enseignement supérieur et la recherche, 35 % des travailleurs sont aujourd’hui en situation de précarité. »

Si les universités sont désormais autonomes, elles n’en demeurent pas moins assujetties aux budgets qui leur sont accordés et aux règles fixées par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Les montants alloués à la masse salariale sont ainsi limités par le ministère, qui fixe un plafond d’emplois que l’établissement est autorisé à rémunérer. « Pour se plier aux règles de la Direction générale pour l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle, les universités préfèrent recourir à la sous-traitance, dont les coûts ne figurent pas dans la masse salariale, mais apparaissent comme des frais de fonctionnement », décrit Jean-Marc Nicolas. Une stratégie parfois mise en place au détriment du respect des conditions de travail.

Sur les réseaux sociaux, la société de nettoyage Arc-en-ciel, chargée de l’entretien de l’université de Jussieu, met en avant un protocole de « stérilisation coronavirus […] selon les normes en vigueur ». On sait aujourd’hui que cette « stérilisation » est mise à mal par des cadences de travail en hausse, des effectifs en baisse et des conditions de travail infernales. À l’heure où 2,8 millions d’étudiants reprennent les cours en présentiel, il est peut-être temps de faire le ménage.


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