Didier Fassin : « Avec le covid, la santé publique a gagné ses lettres de noblesse »

Didier Fassin analyse les enjeux actuels des politiques sanitaires, alors que paraît sur le sujet son cours au Collège de France, lui-même bouleversé par la pandémie.

Élu à la chaire de santé publique au Collège de France fin 2019, l’anthropologue Didier Fassin, également médecin et sociologue, n’a pu dispenser son cours du fait des contraintes sanitaires induites par la pandémie de covid. Reporté de plus d’un an, son enseignement est donc intervenu dans ces circonstances d’autant plus particulières que son objet venait de « faire irruption dans le monde ». Loin de se limiter à cette pandémie qui a braqué l’attention sur la santé publique, matière de ce cours aujourd’hui publié (1), ses leçons interrogent d’abord « la généalogie et la sociologie de l’administration des populations vulnérables ». Illustrant ainsi, à travers ce qu’il a nommé des « excursions anthropologiques », les multiples enjeux venant éclairer « l’expérience pandémique ».

Vous rappelez, au début de ce cours consacré à la santé publique, que celle-ci était, avant le covid-19, pour la majeure partie de l’opinion, « une réalité abstraite, une obscure matière administrative, un domaine d’expertise plutôt rébarbatif ». Si le terme de santé publique a sans doute toujours été présent dans l’imaginaire collectif, pourquoi en était-il ainsi ?

Didier Fassin : La plupart des personnes à qui on aurait parlé de santé publique il y a quelques années n’auraient pas su la définir, sauf à parler de la bureaucratie sanitaire des ministères et des administrations, domaine plutôt rebutant, loin des passionnantes avancées de la médecine et de la biologie que les médias aiment à présenter et qui placent la biomédecine très haut dans le ciel des progrès de la connaissance.

Non seulement la santé publique est devenue familière, mais son importance pour le bien-être collectif est apparue.

Avec la pandémie, non seulement la santé publique est devenue familière, mais son importance pour le bien-être collectif est apparue. La présentation quotidienne des données par le ministre de la Santé, la discussion sur la signification des différents indicateurs servant à justifier les décisions, la pédagogie médiatique des projections, des graphiques et des taux, le flux ininterrompu de la parole des experts ont fait que chacun s’est senti un peu épidémiologiste et spécialiste de santé publique, et a compris la nécessité de la connaissance et l’urgence des pratiques dans ce domaine.

Qu’a donc changé la pandémie de covid-19, en provoquant l’« irruption » de la santé publique « dans le monde », alors qu’avec l’épidémie de VIH (ou d’autres) on aurait pu penser qu’une telle « irruption » avait déjà eu lieu ?

L’épidémie de sida avait déjà jeté certaines bases de la santé publique, mais, d’une part, elle ne touchait que certains segments de la population en fonction de risques particuliers et, d’autre part, elle impliquait une approche individualisée en termes de comportements de prévention. En outre, si les autorités jouaient un rôle indiscutable, la grande innovation avait été une certaine reprise du pouvoir et du savoir par les associations luttant pour une émancipation des malades. Avec le covid, toute la population est menacée, même si les plus âgés et les plus fragiles ont plus de risques de mourir, et l’approche est essentiellement collective, à travers le confinement, le couvre-feu, la fermeture de certains lieux, l’interdiction de certaines activités. Surtout, tout vient d’en haut, ce sont les gouvernements qui décident des mesures de prévention et organisent la prise en charge, et les sujets n’ont pas leur mot à dire. C’est un cas extrême de top-down politics, certes lié aux caractéristiques de la pandémie, mais aussi à la manière dont on a cru, en France notamment, devoir lui répondre.

Alors qu’une mobilisation contre le passe sanitaire se poursuit aujourd’hui, vous soulignez que la santé publique, devenue un « sujet central », a pris pour « forme la plus commune » celle d’une « police sanitaire, avec son appareil de prohibitions, d’obligations, de contrôles et de sanctions ». La santé publique n’a-t-elle pas aujourd’hui mauvaise presse de par son caractère coercitif ?

Peut-être, à l’inverse, la santé publique est-elle en train de gagner ses lettres de noblesse, paradoxalement par le décalage qu’on a pu constater entre, d’une part, la gravité de la situation et l’urgence d’un plan de prévention et, d’autre part, la rareté des représentants de la santé publique au plus haut niveau et la multiplication des errements en matière de mise en œuvre de mesures telles que le dépistage, l’isolement des malades, le traçage des contacts, l’utilisation des masques, la protection des métiers exposés. Il a fallu plusieurs longs mois pour que ces manquements commencent à être réparés.

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