Les raisons des Russes qui s’abstiennent de voter

Ils résident en Sibérie ou à Moscou. Désabusés, ils ne voyaient pas l’intérêt de participer à l’élection organisée le week-end dernier.

Claude-Marie Vadrot  • 20 septembre 2021
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Les raisons des Russes qui s’abstiennent de voter
© Photo : Valya Egorshin / NurPhoto via AFP

Quelques semaines avant que tous les Russes soient officiellement convoqués à se rendre aux urnes pour désigner leurs 450 députés, Svetlana et Boris évoquaient ce qu’ils feraient ce jour-là. Elle fut enseignante de Français à l’université d’Irkoutsk et lui, un pilote de la compagnie nationale Aeroflot avant de devenir responsable de l’aéroport. Lui avait sa carte du Parti, elle non. Lorsque j’aborde le sujet début septembre, ils sont embarrassés, bien que la conversation se déroule dans le jardin qu’ils entretiennent depuis des lustres non loin du lac Baïkal.

`Ils ne tiennent pas à mêler à notre discussion leurs jeunes voisins qui ont repris le jardin adjacent à la mort de leurs parents. « Pourtant, confie Svetlana, ils ont été bien contents d’y cultiver comme nous les légumes et les pommes de terre qui permettent de passer l’hiver. En ajoutant « comme nous et beaucoup d’autres, retraités ou non, les conserves de fruits qui permettent de passer les mois les plus durs dans notre appartement d’Irkoutsk. Ce n’est pas Poutine qui les fait pousser. Tant que l’on vote pour lui, il ignore les gens comme nous. »

« Ils n’ont plus peur de perdre mais redoutent les abstentions »

Le nom du chef de l’État est lâché au détour de la discussion mais le couple, comme d’autres Sibériens, finit pas expliquer que si l’automne n’est pas encore trop rude, ils seront ce jour-là, dans leur jardin à se hâter pour la mise en conserve, avant de se chauffer autour du poêle qui sert aussi à alimenter le « bania » de vapeur, une sorte de sauna. Commentaire de Boris, plus radical _: « Si nous ne votons pas, ce qui est très probable, il y aura bien une bonne âme pour signer le registre à notre place et glisser un bulletin de Russie Unie, le parti du président. Cela se produira ici et dans des centaines de villes du pays. Ils n’ont plus seulement peur de perdre, c’est impossible, mais ils redoutent les abstentions. D’ailleurs la majeure partie des 650.000 habitants d’Irkoutsk ne connaissent pas le nom du candidat proposé._ »

Vérification faite (discrètement) auprès du jeune couple voisin et aussi de quelques habitants des villages bordant le Baïkal: le nom de leur candidat est très fréquemment ignoré. Certains, m’ont répliqué avec colère, qu’ils voteraient quand le Kremlin saura arrêter les incendies qui brûlent leurs forêts ou cesse de les vendre aux Chinois.

La corvée du vote

Dans cette Sibérie centrale le vote apparaît au mieux comme une corvée dont on s’acquitte pour ne pas avoir d’ennuis et, au pire, une abstention que les présidents des bureaux électoraux devront compenser. Le plus étonnant est que le phénomène est le même à Moscou où tout le monde sait qu’il n’y a pas le choix. Dans ce qui reste de presse libre comme la Novaïa Gazeta, on a fait le compte des tricheries qui permettront aux bureaux de vote d’atteindre le quota souhaité de participation et d’élus dociles. Ce qui explique l’abstention annoncée qu’il faudra « compenser ».

Réunis dans un café du sud ouest (Yougo Zapad) de Moscou, un groupe de jeunes cadres et de profs convertis dans le commerce explique, avec l’unanimité des présents, que tous vont tricher. Soit en prétextant une maladie ou un voyage d’affaires, soit encore en glissant un bulletin nul, soit plusieurs bulletins que les scrutateurs transformeront à leur guise. La plupart ne veulent même pas voter pour le parti communiste, qui n’est pas une opposition crédible, en l’absence des partisans de l’opposition qui, à Moscou, en Sibérie et ailleurs, n’ont pas été autorisés à se présenter.

Mais, curieusement, en se détachant du pouvoir, beaucoup de ces plus ou moins jeunes cadres, sont en train de retrouver les jardins potagers qu’ils avaient récemment abandonnés. Avec Datcha construite à la va-vite. Une façon comme une autre de lutter contre l’inflation et les ruptures d’approvisionnement. D’autres moscovites choisissent de plus en plus fréquemment de s’installer à l’étranger. Ce qui explique que la population russe continue à diminuer. Alors, explique Rimma, une jeune spécialiste des ordinateurs, « vous pensez à quel point on s’en fiche complètement de voter ou pas. Faut attendre que Poutine parte… » Dans la capitale russe où beaucoup de jeunes et de quadragénaires « se débrouillent », la politique et ce qui reste de l’opposition n’est pas une préoccupation…

Monde
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