Comment en finir avec la Françafrique. La vision d'Achille Mbembe

Pour Achille Mbembe, la Françafrique est en bout de course. Il appelle à sortir du face-à-face historique pour inventer une géopolitique où l’Afrique deviendra un acteur mondial.

Adepte des « coups », Emmanuel Macron a sollicité au début de l’année Achille Mbembe (1), l’un des plus grands intellectuels africains du moment, pour préparer les débats de son « Nouveau sommet Afrique-France ». L’historien, philosophe et politiste camerounais, reconnu pour son indépendance d’esprit, est un des critiques les plus influents de la politique néocolonialiste africaine de la France depuis plus de trois décennies. Cependant, jugeant qu’il faut dépasser les blocages d’une relation parvenue en bout de cycle historique, il a accepté la mission présidentielle, consistant à capter les aspirations de la société civile africaine afin d’en dégager des propositions interpellant la France. Une collaboration qui a déclenché une vive polémique au sein des milieux anticolonialistes.

Achille Mbembe s’est entouré de treize personnalités (2) issu·es du continent pour conduire un cycle de 66 débats, menés avec quelque 4 800 participant·es âgé·es de 25 à 35 ans (activistes, professionnel·les de l’enseignement, de l’entreprise, des médias, etc.) dans douze pays : Afrique du Sud, Angola, Kenya, Nigeria, République démocratique du Congo, et surtout Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal et Tunisie, anciennes colonies du « pré carré » francophone, ainsi que dans une dizaine de villes françaises. À la conclusion, un rapport de 150 pages comportant 13 propositions interpellant la France, qui seront discutées le 8 octobre avec le président de la République (disponible sur notre site www.politis.fr).

Jugez-vous les contributions de la société civile africaine à la hauteur de vos attentes ?

Achille Mbembe : À mon appréciation, nous n’avons jamais connu une telle prise de parole au sujet des rapports entre la France et l’Afrique. C’est tout à fait inédit, et les contributions ont afflué par des canaux qui ont débordé les débats officiellement organisés.

Tout d’abord – c’était attendu mais on l’a mesuré –, les gens ont manifesté des préoccupations bien plus larges que le cadre de la relation avec la France : dérèglement climatique, disparition de la biodiversité, déforestation, transition numérique, entrepreneuriat, industries culturelles, crise sanitaire, pandémie de covid, etc. On a discuté du financement du développement, des luttes pour l’égalité entre les hommes et les femmes, de gouvernance, de démocratie et de libertés fondamentales. Mais aussi des rivalités géopolitiques, notamment entre Washington et Pékin, et de leur impact sur le continent africain, où la Chine a entrepris une percée depuis plusieurs années.

Et puis, évidemment, des sujets qui fâchent, alimentant des sentiments anti-français en Afrique, notamment dans les pays du pré carré : interventions militaires, emprise du franc CFA, francophonie. Et le rôle des entreprises dans le développement. Il existe le sentiment général que les mastodontes que sont Bolloré, Bouygues, TotalEnergies et autres jouissent de passe-droits sur le continent, et que c’est le fruit de la collusion entre certains segments des élites françaises et africaines.

J’ai aussi été frappé de constater que beaucoup d’initiatives ont été engagées depuis 2017 par la France, surtout dans le domaine de l’entrepreneuriat, qui a reçu le gros des financements et de l’attention, mais aussi dans le domaine numérique, de la culture : saison Africa 2020, restitution des œuvres d’art, francophonie, etc. Le budget français de l’Aide publique au développement a augmenté de manière sensible, après des années de stagnation (3) ; ces effets se feront sentir dans les années à venir. Ça a beaucoup aidé à canaliser les propositions – on n’allait pas demander ce qui était déjà engagé.

On a qualifié cette coopération avec Macron de naïve ou d’opportuniste, dans les milieux anticolonialistes…

Le débat a été très violent. J’ai subi du chantage, de l’intimidation, des pressions morales. Mais je me suis déterminé en fonction de mon propre jugement, et j’ai beaucoup appris du groupe que j’avais réuni pour m’accompagner dans ce processus. Des personnalités de tous bords, indépendantes, à la réputation morale et éthique incontestable, avec lesquelles je partage le parti pris de s’impliquer dans le travail de refondation des rapports entre la France et l’Afrique.

Je peux comprendre qu’on ne soit pas intéressé par ce projet, que l’on veuille faire payer à la France ses forfaits en Afrique. Pour ma part, j’aspire à ce que les générations qui viennent n’aient pas à porter le même fardeau que celles qui nous ont précédés, et que nous aussi avons dû porter. C’est ce problème que j’ai envie de résoudre.

« J’aspire à ce que les générations qui viennent n’aient pas à porter le même fardeau que nous. »

Par ailleurs, vous le verrez, le rapport est lucide et honnête. D’abord vis-à-vis de moi-même, d’Emmanuel Macron, de l’Afrique et de la France, des possibilités positives que le continent recèle et qu’il faut libérer. Et il est très critique. Pas pour le principe, mais dans le but de construire en commun pour l’avenir. Son fondement philosophique et éthique, c’est une certaine idée de « l’en-commun » et du devoir que nous avons de réparer le monde. Je me place dans une perspective de réparation.

Un contre-sommet au sommet officiel est organisé, dont les revendications pour une refondation de la politique française en Afrique pourraient finalement vous être attribuées. Avez-vous eu des échanges ?

Je suis ravi que le terme « refondation » s’impose dans le débat ! Et il est sain pour le débat public que de nombreuses voix se fassent entendre : pendant très longtemps, la question des rapports entre la France et l’Afrique a été confisquée par les États. Au cours de ma mission, j’ai été très frappé par la place prise par de nouveaux acteurs, surtout les jeunes générations, et des collectifs de femmes : ce sont ces deux catégories, les « cadets sociaux », qui portent ce débat en Afrique. Le sens politique et culturel est clair, dans des sociétés largement contrôlées par des gérontocraties sur le continent.

En quoi cette collaboration contribue-t-elle à votre propre vision de l’avenir de l’Afrique ?

Il faut sortir de la Françafrique, c’est le point de départ de toute refondation des rapports entre la France et l’Afrique. La question, c’est : comment en sortir concrètement.

Pour ma part, je constate d’abord que la Françafrique n’est plus celle qui a perduré jusqu’au début des années 2010.

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