Dossier : Comment le patriarcat se niche dans le couple hétéro

Couple et féminisme : la littérature fait boom !

Plusieurs essais récents questionnent les relations amoureuses hétérosexuelles face au patriarcat.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Il était une fois… une jeune et belle princesse qui rêvait du prince charmant dans son château gardé par un dragon. Lorsque le prince arriva enfin, il tua le monstre et emporta sa dulcinée dans sa forteresse, où ils firent beaucoup d’enfants. Vécurent-ils heureux ? C’est ce que les contes de fées se plaisent à faire croire. « Notre image de l’amour vient de la littérature, du cinéma, des chansons […]. Nous sommes tous façonnés par une éducation genrée et cet environnement culturel dans lequel l’amour est un fantasme construit sur l’infériorité des femmes », soulève Mona Chollet (1). Partant du constat que le patriarcat influence aussi les relations hétérosexuelles, la journaliste appelle à changer les rapports de domination au sein du couple avec son nouvel essai, Réinventer l’amour (Éd. Zones). Elle n’est pas la seule. Cette rentrée littéraire a été marquée par la sortie de nombreux textes féministes engageant une réflexion politique sur l’intime.

Peut-on être féministe et hétéro ? Le couple peut-il perdurer dans un système qui demeure patriarcal ? Notre compagnon peut-il -devenir un allié ? « Dans les années 1970, les féministes se posaient déjà ces questions qui n’étaient pas sur la place publique, raconte l’éditrice indépendante Jessie Magana. Depuis MeToo et la libération de la parole des femmes victimes de violences fondées sur le genre, ces réflexions ont maintenant des oreilles, surtout dans les jeunes générations. » Et l’autrice du roman jeunesse féministe Nos elles déployées (Éd. Thierry Magnier) d’ajouter : « On a le sentiment que toute relation hétérosexuelle contient un potentiel de violence et de domination, ce qui participe d’une envie de réconciliation avec l’autre. » Le mouvement MeToo coïncide ainsi avec l’émergence de podcasts ou de comptes Instagram sur la sexualité, le consentement et l’amour.

Lancé début 2021, le podcast « Le Cœur sur la table » de Victoire Tuaillon connaît un vif succès. « Comme Mona Chollet, elle parle de son vécu tout en amorçant des pistes pour vivre une histoire d’amour plus égalitaire. On s’identifie plus facilement à elle qu’à un Jean-Claude Kaufmann ou un Gérard Leleu, les “experts” du couple avant Internet », explique Mélanie Mâge, créatrice des Bridgets, un blog de conseils sur les relations hommes-femmes « pour construire une relation durable ».

Ces réflexions féministes peuvent-elles avoir un réel impact sur les relations hétérosexuelles ? Déjà au XVIIe siècle, les précieuses avaient imaginé la carte du Tendre. Un mode d’emploi amoureux qui visait « à dégrossir les comportements des hommes, à pacifier les relations intimes, créant ainsi les conditions de leur propre sécurité physique et affective, mais au détriment de la chair et de ses plaisirs », retrace Alexandra Destais, autrice de l’essai Éros au féminin (Klincksieck, 2014).

En amont ou dans le sillage du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, des écrivaines comme Colette et Françoise Sagan ont préféré plaider en faveur « du renoncement à une certaine vision de l’amour, c’est-à-dire celle fondée sur la dépendance affective, pour pouvoir conquérir leur émancipation intellectuelle, sociale et politique », retrace Alexandra Destais. Ces dernières années, des militantes féministes ont clamé leur ras-le-bol du couple hétéro, au motif qu’il nuit aux femmes. Pour autant, pas question de sortir de ce modèle : « Que des femmes s’épanouissent dans le célibat, c’est très bien. Mais proposer aux autres de devenir lesbiennes quand elles sont hétéros, c’est juste impossible », explique à l’AFP la journaliste Lucile Quillet, autrice de l’essai Le Prix à payer. Ce que le couple hétéro coûte aux femmes (voir p. 21).

« Ces réflexions circulent encore dans un entre-soi, mais l’amour est un sujet consensuel et universel qui peut aussi toucher des femmes effrayées par le côté militant », estime Jessie Magana, qui voit dans les groupes de parole, initiés notamment par la podcasteuse Victoire Tuaillon, l’occasion de sortir du côté virtuel pour faire avancer le débat. « Il faudrait que les hommes y participent également. Eux-mêmes en ont peut-être aussi marre de vivre des ruptures amoureuses », souligne Sophie Confavreux. Libraire à Montpellier, elle constate que le livre de Mona Chollet rencontre avant tout un succès chez les lectrices. « Beaucoup de femmes sont très informées, face à des partenaires qui ont peu ou pas lu d’ouvrages féministes. Ce qui créé souvent un dialogue de sourds. Les essayistes masculins ont donc un rôle à jouer pour toucher plus facilement les lecteurs. » Parmi eux, Martin Page, auteur d’Au-delà de la pénétration (Le Nouvel Attila, 2019), manifeste pour réinventer la sexualité au sein du couple, ou Ivan Jablonka, auteur de l’essai Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités (Seuil, 2019). Son parti pris : les femmes peuvent bien tout faire pour leur émancipation, rien ne bougera si les hommes ne prennent pas le train du changement.

(1) Entretien avec Laure Adler, « L’Heure bleue » sur France Inter, 20 septembre 2021.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.