Étienne Balibar et Henri Leclerc : « L’État a profité du terrorisme et du covid pour renforcer son contrôle »

Le philosophe Étienne Balibar et l’avocat Henri Leclerc évoquent ici le recul des libertés publiques, les significations et les conséquences des différents états d’urgence, les populations exposées aux discriminations et le nécessaire combat pour la démocratie.

Christophe Kantcheff  • 20 novembre 2021 abonné·es
Étienne Balibar et Henri Leclerc : « L’État a profité du terrorisme et du covid pour renforcer son contrôle »
© Serge Attal/Only France/AFP

Mettre face à face Étienne Balibar et Henri Leclerc, c’est organiser la rencontre de deux hommes qui ont fait de la défense des libertés fondamentales un axe majeur de toute leur vie. Le premier, dont la pensée philosophique, internationalement reconnue, entretient un lien étroit avec le politique, s’est beaucoup engagé pour les migrants et leur « droit de cité » ainsi qu’en faveur de la cause palestinienne. Le second, ténor du barreau désormais à la retraite, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme, a développé une réflexion profonde sur les mécanismes de la justice et les missions de l’avocat. Leur dialogue témoigne de l’inquiétude que la période actuelle peut susciter et dessine les grands combats nécessaires pour améliorer la -démocratie.

Comment envisagez-vous les libertés publiques ?

Étienne Balibar : Les libertés publiques sont attribuées aux individus en tant que citoyens, ceux-ci ayant dès lors la possibilité d’exercer un certain nombre de droits fondamentaux dans un espace qu’on appelle l’espace public. Or qu’est-ce qui ouvre l’espace public dans nos sociétés modernes ? Qu’est-ce qui en garantit le bon ordre ? C’est l’État. Donc, il me semble que, derrière la notion de libertés publiques ou fondamentales, réside la question de savoir non seulement à qui les droits sont attribués, mais aussi quel rapport l’exercice de ces droits entretient avec le fait qu’il existe une puissance publique. Celle-ci est-elle là pour les octroyer ou pour les négocier avec les individus ? Ou éventuellement les limiter ? Mais, dans un contexte libéral, si l’État intervient dans ce sens, il ne peut le faire de façon arbitraire. Il est donc nécessaire qu’il s’autolimite. On voit bien en ce moment, et plus généralement à travers l’histoire, que ce n’est pas sa tendance spontanée.

Henri Leclerc : La liberté ne peut être limitée que par la loi. C’est le principe fondamental de la Déclaration des droits de l’Homme. Qui expose aussi que « tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché » et que « nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas ». Déterminer une liberté, c’est aussi en poser les frontières, ce que seule la loi, par l’intermédiaire de l’État, est habilitée à faire. Je me permets une incise : Robespierre parle de façon très intéressante de cette limitation des libertés par la loi quand il fait son grand discours sur la propriété en 1793. Il dit : « Vous avez défini la liberté en en limitant les contours, et vous avez eu raison. Mais vous n’avez pas appliqué ce principe pour la propriété. Ainsi, votre déclaration paraît faite pour les riches et les tyrans. » Il propose donc que la propriété, qui pour le moins est un droit naturel, soit bornée.

Il n’existe pas de liberté indéfinie. Dans une vie en société, il faut un certain nombre de règles, qui sont déterminées par la loi. Pour trouver le juste équilibre, le principe de proportionnalité est

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