Halte à la marchandisation du vivant

Un marché mondial de « compensation biodiversité » veut s’imposer comme la solution aux destructions écologiques. Or, selon ses défenseur·ses, la nature n’a pas de prix mais des droits, qu’il convient de protéger.

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Gagner la bataille culturelle de l’intégrité du vivant est urgent. Le slogan « Nous sommes la nature qui se défend » résonne de plus en plus dans les luttes. Mais ces idéalistes qui tentent d’orienter notre boussole collective vers l’amélioration des conditions de vie de toutes et tous, humains et non humains, font face à une nouvelle attaque de la part des tenants du tout-marché.

Les idéo-sclérosés peinent à sortir du schéma proposé par Adam Smith voilà déjà plusieurs siècles : celui de la foi inébranlable en la puissance du marché. Rien ne semble les faire fléchir : ni l’explosion des inégalités entre les détenteurs (le masculin est ici employé à dessein) de patrimoine boursier et les autres qui en sont dépourvu·es, ni les chocs et crises pourtant prévisibles des marchés financiers mondialisés, ni l’inefficacité manifeste de ces derniers à répondre à des enjeux aussi centraux que les libertés fondamentales, les droits sociaux et ceux de la nature. La puissance des forces de l’argent sur les lois et les esprits est encore telle que c’est à nouveau au marché que les dirigeant·es du monde s’apprêtent à faire appel pour… sauver le vivant.

Avec l’outrecuidance de ceux qui osent tout, libéraux et conservateurs nous mènent en front uni vers l’abîme. Leur nouvelle promesse ? Une mutation profonde de notre modèle de production et de consommation à travers un nouveau marché mondial de « compensation biodiversité ». Non pas sans garde-fous, puisque certains prétendent savoir garantir l’absence de spéculation et de violation des droits humains. Or ils ne savent pas encore expliquer comment ils comptent utiliser des terres qui ne leur appartiennent pas, étant établi que l’accaparement des terres du monde est quasi terminé, excepté ces 22 % de terres émergées habitées par des peuples autochtones auxquels nul droit de propriété n’est véritablement reconnu.

Que sont ces grands marchés de « compensation biodiversité » ? Ils s’appuient sur l’idée de la financiarisation de la nature, c’est-à-dire donner un prix à la pollinisation, au rôle de climatiseur du monde que jouent glaciers et pôles, ou encore aux puits de biodiversité et de CO2 que sont les forêts. Ce prix serait fixé par la loi de l’offre et de la demande, pourtant si facilement déstabilisée par la titrisation à risque. Ainsi, Gazprom, Evergrande, Nike ou Shell continueraient, business as usual, leurs activités si elles étaient en mesure d’acheter des morceaux de forêt amazonienne, de coraux néocalédoniens ou d’habitats d’ours en Slovénie.

La loi de 2016 reconnaissant le préjudice écologique, invoquée notamment dans l’Affaire du siècle, avait pris soin de requérir d’abord la prévention des atteintes souvent irréparables au vivant, et ensuite seulement une réparation en nature, la plus appropriée possible. Le gouvernement français semble séduit par l’idée selon laquelle donner un prix à la vie même, fixé par la finance, constituerait l’idée magique permettant d’éviter toute nouvelle réglementation susceptible de lui attirer les foudres des rentiers de la Bourse.

LVMH, Vinci ou Lidl ne s’y trompent pas. Pas plus que Total, qui annonce des plantations d’arbres en pagaille et vient de lancer un plan biodiversité pour l’Arctique plutôt que de cesser l’exploitation des énergies fossiles. L’avenir de ces firmes réside dans la bonne tenue de la croyance que la finance est apte à nous sauver, alimentée à grand renfort de lobbying, de portes tournantes, de publicités mensongères et de pots-de-vin.

Derrière la COP 26 sur le climat se cache le sommet international sur la biodiversité, qui a pour ambition de donner naissance, en avril 2022, à un équivalent de l’accord de Paris. Or, plutôt que de reconnaître les droits de la nature et leur imbrication avec les droits humains, le sommet devrait accoucher de cet outil financier aberrant : un nouveau marché, supposément mis au service de la Terre.

Rien ne sert de baisser les bras. Car les idéalistes, celles et ceux qui continueront à déployer toutes leurs forces pour l’intégrité des vies humaines et non humaines, sont bel et bien présent·es et déterminé·es à dénoncer l’hypocrisie et l’irréalisme.

Il est inutile de donner un prix à la nature, qui n’en a pas. Plutôt faut-il reconnaître ses droits pour enfin la protéger. Dès Glasgow, nous montrerons que l’aspiration à sortir des énergies fossiles, à préserver les droits humains, le droit à un environnement sain, et à condamner l’écocide est bel et bien intacte. Et finira par l’emporter.

Par Valérie Cabanes, membre de la fondation Stop écocide, et Marie Toussaint, eurodéputée EELV, cofondatrice de Notre affaire à tous.


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