« L’Événement », d'Audrey Diwan : Une question vitale

Pour son deuxième long métrage, Audrey Diwan adapte L’Événement, d’Annie Ernaux. Un des rares films à évoquer le sujet de l’avortement.

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Après la Palme d’or décernée à Julia Ducournau pour Titane, Audrey Diwan a reçu le Lion d’or à Venise en septembre, où elle présentait L’Événement, une adaptation du livre éponyme d’Annie Ernaux. Deux éminentes distinctions pour le cinéma français. Mais c’est surtout le fait, rarissime jusqu’à maintenant, que des réalisatrices obtiennent des récompenses de ce niveau qui a été relevé. Les temps semblent changer, et c’est heureux. Qu’en est-il des œuvres elles-mêmes ? Si L’Événement ne s’apparente pas à un genre comme Titane, qui s’affirme dans le registre gore, les deux films ne sont pas si éloignés, et c’est peut-être aussi ce que révèlent ces deux prix.

À l’instar de Titane pour Julia Ducournau, L’Événement est le deuxième long métrage d’Audrey Diwan, par ailleurs scénariste (elle a notamment contribué au scénario de l’horrible BAC Nord). Comme sa consœur, elle ne manque pas d’audace : il en fallait pour porter à l’écran le récit (1) d’Annie Ernaux, où celle-ci raconte l’avortement clandestin qu’elle a décidé de subir en 1963, à 23 ans, dont l’une des forces est justement de produire nombre d’images à travers -l’écriture épurée qu’on lui connaît. Il fallait du cran aussi à la cinéaste pour s’emparer d’un texte aussi magistral – la barre étant d’emblée placée haut.

Le cinéma n’a pas souvent abordé cette question de l’avortement à une époque où la loi l’interdit. Deux films, parmi les plus fameux, situent leur action dans une période historique d’oppression : Une affaire de femmes (1988), de Claude Chabrol (2), se déroule sous Pétain ; 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), du Roumain Cristian Mungiu, a pour cadre le régime de Ceausescu. Et leur personnage principal n’est pas une femme désireuse d’avorter.

Ce sont là deux grandes différences avec L’Événement. Anne (Anamaria Vartolomei), étudiante en lettres, attend en vain ses règles. Elle est enceinte d’un étudiant de bonne famille, dont la situation géographique – il est loin, à Bordeaux – symbolise l’attitude fuyante qui est la sienne. Anne doit se débrouiller seule. Pour elle, c’est une question de survie : si elle garde l’enfant, elle ne pourra continuer ses études. Surtout, il lui sera impossible de réaliser ce qu’elle veut plus que tout : écrire.

Les années 1960 en France n’ont rien à voir avec l’Occupation ou la Roumanie stalinienne. Audrey Diwan s’est essayée à la reconstitution d’époque, avec une imagerie un peu convenue qui distrait du propos. Heureusement contrebalancée par des scènes sèches sur le pouvoir médical et son emprise absolue sur le corps des femmes.

La cinéaste filme serré – utilisant un format carré –, de plus en plus serré sur son héroïne, ce qui est une façon d’adapter visuellement l’écriture d’Annie Ernaux. Mais ce parti pris, avec caméra à l’épaule, en quête -d’ultra-réalisme, de fusion avec le personnage, relève aujourd’hui d’un conformisme esthétique qui tend à uniformiser ce qui est représenté, et à le simplifier à outrance. C’est le principal point commun avec Titane, qui souffre lui aussi d’une trop grande littéralité, et non pas d’une prétendue radicalité. Les scènes de violence – la pose des sondes, la perte du fœtus –, dans un tel dispositif où tout converge vers elles, se doivent d’être à la hauteur de l’attente suscitée : horrifiques. Mais elles sont ici dénuées de la dimension existentielle qu’une phrase, chez Ernaux, suffit à suggérer : « C’est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice. » Chez Diwan, c’est seulement une scène d’effroi.

(1) Gallimard, 2000. L’Événement est un récit, non un roman comme il est dit çà et là.

(2) Une affaire de femmes est reparue cet automne sur une superbe version Blu-ray, dans un coffret Chabrol, avec Madame Bovary et Betty, chez Carlotta.

L’Événement, Audrey Diwan, 1 h 40.


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