À Villepinte, Zemmour en guerre

Dans un premier meeting aux allures fascisantes, le candidat d’extrême droite a récité ses refrains racistes et précisé un programme économique ultralibéral.

Hugo Boursier  • 8 décembre 2021
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À Villepinte, Zemmour en guerre
© EyePress News / EyePress via AFP

R econquête. » Le mot, qui sert de nom au parti d’Éric Zemmour, était lancé dès les premières minutes de son discours, dimanche à Villepinte (Seine-Saint-Denis), lors du premier meeting officiel du candidat d’extrême droite. « Si je gagne cette élection, ce ne sera pas une alternance de plus, mais le début de la reconquête du plus beau pays du monde », a-t-il promis devant une foule de quelque 10 000 personnes, un tiers de moins que le comptage réalisé par les organisateurs. Après des sondages en perte de vitesse, un démarrage de campagne laborieux, marqué par un clip truffé d’images volées, et l’échec de son interview sur TF1 face à Gilles Bouleau, immédiatement qualifié par l’intéressé de « procureur », voire de « connard »,selon Le Parisien, l’enjeu était clair : reprendre le contrôle de son récit. Celui d’un candidat « sauveur d’une France au bord du gouffre », ou d’une guerre civile – qu’il n’appelle pas, mais dont il use le champ lexical. En 90 minutes de discours, Éric Zemmour parle d’« engagement » (18 fois), de « force » (11), de « combat » (11), de « puissance » (8), de « mort » (4) de « bataille » (3) ou d’ « ennemis » (2), et conjugue les verbes de la confrontation : « sauver » (7)_, « battre »_ (5)_, « attaquer »_ (4)_, « défendre »_ (4)et « vaincre » (2).

Violences : qui sont les responsables ?

Avant même l’ouverture des portes du meeting, l’ambiance était tendue : entre 50 et 70 identitaires et néonazis cagoulés tentent de charger les militants antifascistes rassemblés devant la station de RER. Ils sont très vite ramenés dans le Hall 6 de Villepinte par les forces de l’ordre, et assistent à l’ensemble du meeting, sans ôter leurs cagoules une seconde.

Des incidents violents ont secoué le rassemblement d’extrême droite : tout d’abord l’exfiltration de l’équipe de Quotidien, que la foule huait et a même tenté de frapper à plusieurs reprises. L’équipe de Mediapart a subi des pressions similaires, et un photojournaliste a rapporté le vol d’une partie de son matériel.

Le summum de la violence a été atteint lors d’une action de SOS-Racisme, qui a fini dans le sang. Les militants antiracistes se sont levés pour inscrire « Non au racisme » avec leurs tee-shirts. Ils ont été tabassés par des militants néonazis, dont Marc de Cacqueray-Valmenier, leader du groupuscule Zouaves Paris, avant d’être évacués par la sécurité. Le SO du meeting a par la suite remercié les militants violents de leur venue au meeting.

Nos journalistes sur place ont identifié des membres des Zouaves, ainsi que des cadres de Génération identitaire, des membres de l’Action française, des étudiants connus pour des faits de violence, des militants anti-IVG et des nostalgiques du Front national de Jean-Marie Le Pen. Le détail des militants violents présents sur place est à lire sur Politis.fr.

Daphné Deschamps

Le mot de « reconquête » renvoie d’ailleurs à la Reconquista espagnole, où les rois catholiques ont repris le pouvoir dans la péninsule ibérique face aux musulmans. Il a été prononcé à treize reprises. Ce nom de parti fait aussi écho au titre de la revue catholique traditionaliste et nationaliste publiée depuis 1989 par Bernard Antony (un proche du FN de Le Pen père) et dont la devise est : « Dieu, Famille, Patrie ». Les deux se connaissent bien. Sur son blog, Bernard Antony écrit avoir eu un entretien avec Zemmour cette année, constate la proximité de son entourage avec sa publication et souhaite « bon vent » au nouveau parti.

Toujours dans l’optique de légitimer sa candidature, le polémiste explique : « Les Français ont répondu à l’appel à l’aide » de la France et l’ont convaincu de se présenter. L’ancien chroniqueur d’« On n’est pas couché », de RTL, de CNews et du Figaro a ensuite opposé son public aux médias qui « veulent [sa] mort sociale » et « vous détestent aussi ». Débarrassé de « ces juges aux ordres », et du « pouvoir et ses relais médiatiques », lui seul peut façonner son image. Fasciste ? « Je suis le seul à défendre la liberté de penser ! ». Raciste ? « Comment pourrais-je ? Moi, petit juif berbère venu de l’autre côté de la Méditerranée. » Misogyne ? « Enfant, j’ai toujours été entouré de femmes. » Il salue les « quelques associations courageuses » qui, comme lui, font « le lien évident » entre « cette immigration venue de l’autre côté de la Méditerranée et les menaces qui pèsent sur les femmes françaises ». Un soutien à peine dissimulé au collectif fémo-nationaliste Némésis, venu perturber la manifestation contre les violences faites aux femmes, le 20 novembre, à Paris.

C’est « l’entreprenariat au service de l’enracinement », décrit-il.

Après cette mise au point, place aux mesures. Et ce n’est pas l’immigration ou la sécurité qui viennent en premier, mais bien l’économie, sujet sur lequel son amateurisme a souvent été souligné. Réduction des cotisations pour les salariés, des impôts de production pour les patrons « dès les premières semaines de [son] mandat », « moins de taxes, moins de normes » pour les industriels, dont il souhaite le grand retour sur la scène mondiale… C’est « l’entreprenariat au service de l’enracinement », décrit-il, grâce à la commande publique aidée par « un puissant ministère de l’industrie chargé du commerce extérieur, de l’énergie, de la recherche et développement et des matières premières ». Le candidat annonce qu’il souhaite aussi supprimer les droits de succession et de donation – une mesure directement importée du catalogue de son « ami », Éric Ciotti, à qui il « tend la main » et dont la place est « parmi nous ».

Après avoir évoqué le sujet de l’école, dont il compte « chasser le pédagogisme, l’islamo-gauchisme et l’idéologie LGBT », Zemmour a rappelé son programme fourni sur l’immigration : suppression du regroupement familial, renvoi possible des étudiants étrangers après leurs études, suppression de l’Aide médicale d’État, expulsion des chômeurs étrangers après six mois de recherches d’emploi sans succès… Le tout soumis à référendum. Et de rappeler, dans un dernier élan guerrier, que pour « reconstruire » non pas la République, mais « surtout, surtout, la France » : « Nous avons les troupes. »

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