Autonomie matérielle et liberté

Marginalisée par la mondialisation industrielle, marquée par le stigmate de l’infériorité sociale, la subsistance se trouve pourtant au cœur d’expériences nombreuses qui entendent résister aux désastres en cours.

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Après la COP 26 de Glasgow, revenons sur Terre. Les chocs climatiques et le monde capitaliste gris-vert fragilisent ce qui nous reste d’autonomie matérielle. Pendant longtemps, cette autonomie a été oubliée, voire méprisée. Pour les uns, elle relèverait de la subsistance, question dépassée à l’heure de la modernité industrielle, du développement et de la production capitaliste infinie. Pour d’autres, ce serait une question foncièrement « apolitique » car trop proche de la sphère domestique, une question attentatoire à la liberté pour celles et ceux qui identifient l’émancipation à l’allègement du matériel et à la négation de la nécessité. Le travail de subsistance, dévolu aux femmes, aux esclaves, aux peuples colonisés, a été marqué du stigmate intériorisé de l’infériorité sociale et politique.

La subsistance se trouve pourtant au cœur d’expériences nombreuses qui entendent résister aux désastres en cours. À une économie faisant de la Terre un simple support pour des activités produisant des valeurs d’échange, elles opposent des activités orientées vers les valeurs d’usage. Elles rendent visible la dépossession à grande échelle des conditions mêmes de la subsistance, du pouvoir nourricier, allant de pair avec une dépendance toujours accrue vis-à-vis d’une mégamachine mortelle qui entend décider des besoins et administrer leur satisfaction. La reprise des conditions menacées de la subsistance et la subsistance elle-même retrouvent un sens politique. C’est le sujet du livre important de Geneviève Pruvost Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (1), nourri des critiques écoféministes de la société industrielle et de l’étude concrète et minutieuse des alternatives écologistes et anticapitalistes.

C’est aussi, d’une autre manière, celui d’Aurélien Berlan, qui oppose une culture politique de l’autonomie matérielle au « fantasme de la délivrance (2) ». Ce fantasme, associé à la liberté, fut longtemps partagé, au point d’être naturalisé. Berlan montre comment il fut un trait d’union entre « des penseurs aussi différents que Platon, Constant et Marx ». Il imprègne les pensées de gauche venues des courants marxistes, y compris les plus hétérodoxes comme celles qu’ont pu incarner Gorz ou Marcuse. Le désir d’être délivré des nécessités de la vie humaine sur Terre, qu’avait en son temps analysé la philosophe Simone Weil, aboutit à une vie appareillée, hors sol, en apesanteur, faite de dominations multiples et déliée des interdépendances qui nous relient matériellement aux autres et au monde. En ce sens, écrit l’auteur, cette délivrance temporelle rejoint le désir religieux de délivrance et de rejet du corps. Il exprime une tentation nihiliste (et viriliste) jusqu’au saccage planétaire découlant du refus de la condition terrestre.

Ce fantasme ne s’est pas facilement imposé. Aurélien Berlan revient sur les luttes populaires aspirant au libre accès des moyens de subsistance, luttes pour les communs et le droit à la terre, formes diverses de marronnage visant à fuir la domination ou encore nombre de luttes émanant de peuples du Sud, des femmes en particulier : « Ces luttes et ces exodes témoignent d’un désir de vivre sans maître, non d’être déchargé de la nécessité. » S’emparer des charges du quotidien, c’est reconquérir une liberté perdue et lui redonner un contenu politique. Une des forces de ce livre, écrit par un « philosophe jardinier », est de revenir sur les approches de l’autonomie et d’en relier deux versants opposés et stérilisés : celui de la reconquête de l’autonomie matérielle dans des niches au sein du système et celui de l’autonomie politique, dont la lutte contre le « système » entendrait se passer de l’invention de nouvelles formes de vie collective.

Ces deux versants de l’autonomie se combinent dans les mouvements de « Reprise de Terre », de « Soulèvements de la Terre », dans les ZAD, dans les luttes écoféministes, dans le combat alimentaire. Autant de lieux concrets visant à reconnaître les activités de subsistance « en dehors des rapports traditionnels de domination personnelle » et à les réinventer sur les principes politiques d’autogestion.

Par Geneviève Azam Économiste et membre d’Attac.

(1) Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Geneviève Pruvost, La Découverte, 2021, lire Politis, no 1670, 9 septembre 2015.

(2) Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, Aurélien Berlan, La Lenteur, 2021.


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