Dossier : Empires médiatiques : Main basse sur l'opinion

Chez Prisma Media, l’impossible déontologie

Après un an de négociations, le rachat du groupe de presse par Vivendi a signé l’arrêt du projet de charte et de comité d’éthique.

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C’est le genre de cadeau de Noël qui gâche les fêtes avant même qu’elles ne commencent. Le 23 décembre 2020, les salariés de Prisma Media, groupe leader de la presse magazine en France, lisent les quelques lignes publiées par leur nouvel actionnaire : « Vivendi annonce avoir signé une promesse d’achat pour 100 % de Prisma Media. » Si, à l’époque, la filiale du groupe Bolloré n’avait pas encore dévoré Lagardère, elle avait déjà pris possession d’Editis, numéro 2 du secteur de l’édition en France, transformé iTélé en CNews, saigné Canal+ et poursuivi en justice plusieurs journalistes. De quoi susciter des appréhensions. Mais aussi fédérer autour d’un nouveau combat : la mise en place d’une charte de déontologie et la création d’un comité d’éthique chargé de suivre le respect de ce texte. Un an plus tard, malgré cette lutte interne, force est de constater le désintérêt progressif de la direction pour le pluralisme. Et, selon certains salariés, la dangereuse pente sur laquelle glisse lentement le groupe.

« La différence avec Bertelsmann, l’ancien actionnaire, c’est que Bolloré, lui, a un projet politique en France. Au moment du rachat, on s’est rendu compte de la chance que l’on avait auparavant. Aujourd’hui, Vivendi nous fait très peur », lâche une journaliste de Prisma Media, qui préfère garder l’anonymat – comme la plupart de nos interlocuteurs. Les événements d’il y a un an en ont dérouté plus d’un. De nombreux salariés craignaient d’être aspirés par la stratégie du milliardaire : l’enrichissement du groupe par les synergies entre les filiales (promotions, publicité, créations en commun) et l’interdiction de contenus qui iraient à l’encontre de ses intérêts. « Avec Capital_, Géo, Néon, Ça m’intéresse, Gala, Voici, Télé-Loisirs, Télé 2 semaines ou TV Grandes Chaînes, Bolloré dispose d’un vaisseau amiral puissant : Prisma compte des titres qui s’écoulent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires chaque mois »,_ explique Emmanuel Vire, membre du SNJ-CGT et salarié du groupe.

Face à ces menaces, les rédactions de Capital et de Géo refusent la sidération et réactivent en quelques semaines leur société de journalistes (SDJ). Le but : obtenir de Prisma Media, alors encore dirigé par l’historique Rolf Heinz, un texte qui préserve leur indépendance éditoriale. Le 21 janvier 2021, une réunion du comité social et économique (CSE) extraordinaire est organisée avec Stéphane Roussel, directeur général des opérations chez Vivendi. Selon un mail interne résumant sa position et que nous avons pu nous procurer, le « monsieur rachat » de Bolloré indique que Vivendi « n’interviendra pas dans les choix des rédactions ». Il juge « logique qu’il y ait une charte chez Prisma Media ». « Il semblait ouvert », commente un participant, entre surprise et soulagement. Dont acte. Les négociations commencent avec quelques semaines de retard entre Rolf Heinz, son numéro 2, l’intersyndicale SNJ et CGT ainsi que les SDJ de Capital, Géo et Ça m’intéresse. Celle de Néon arrivera plus tard.

Prisma, ce sont les titres Capital, Géo, Gala, Ça m’intéresse, Télé-Loisirs, Voici… 

La direction formule une première proposition, qui ne ravit personne. « Ce texte nous est apparu insuffisant et indigent », se remémore un participant. « Nous étions sidérés tellement c’était léger », confirme une autre. Dans la version que nous avons pu consulter, la partie « déontologie éditoriale » tient en effet en huit lignes, et elle ne comporte aucun engagement de la part de la direction. Seulement quelques vagues principes. Rien sur la publicité ou les annonceurs, alors que Vivendi est la maison mère de Havas. Et surtout : absence d’un quelconque comité d’éthique.

« C’est une charte sans organe de contrôle », souffle une source. « L’immense contraste avec ce que nous voulions nous a conduits à écrire une nouvelle version avec les sociétés des journalistes et l’intersyndicale », poursuit-elle. Courant mai, un texte arrive entre les mains de Rolf Heinz. Des phrases clés figurent noir sur blanc : « Les parties prenantes à cette charte protègent les rédactions de toute pression venant des annonceurs ou des régies publicitaires. [] L’espace rédactionnel et l’espace publicitaire ou promotionnel doivent se distinguer sans aucune ambiguïté… » Le document, dont nous avons pu lire une copie, contient aussi le détail d’un « comité d’éthique et de déontologie ».

Comment Rolf Heinz a-t-il réagi devant un tel hiatus ? Lors des dernières réunions, qui se sont tenues en juin, ses avis sur la proposition des SDJ et de l’intersyndicale se durcissent. Entre-temps, le rachat officiel intervient. Il est accompagné d’une vidéo où Arnaud de Puyfontaine, le président du directoire de Vivendi, Yannick Bolloré, président du conseil de surveillance de la filiale (mais aussi PDG de Havas), et Rolf Heinz n’ont de cesse de vanter les fameuses « passerelles » entre les marques du groupe_… « Après cette présentation, Rolf Heinz a complètement adopté ce vocable lors des réunions, raconte avec amertume une journaliste. La nouvelle philosophie semblait menacer tout ce qui consiste à faire du journalisme puisque, dans son discours, on devenait un organe de communication pour le groupe Vivendi. »_ La discussion semble être rompue. L’été approche, Rolf Heinz renvoie à la rentrée pour la poursuite des échanges.

C’était omettre les méthodes managériales qui caractérisent Vivendi. Le groupe a nommé, début septembre, une nouvelle présidente de Prisma Média, Claire Léost, en remplacement de Rolf Heinz. L’ancienne PDG de CMI France, le géant médiatique détenu par le Tchèque Daniel Kretinsky, a une idée plus claire que son prédécesseur sur la question de la charte et du comité d’éthique : c’est non. « Je vous propose de me faire confiance », a-t-elle pompeusement déclaré en réunion du CSE, selon le procès-verbal que nous avons obtenu. Les négociations sont donc suspendues seulement quinze jours après son arrivée, d’après un mail interne du 28 septembre. Certains s’interrogent : Rolf Heinz voulait-il vraiment parvenir à un compromis ? Ou bien suivait-il à la lettre la loi Bloche, qui exige l’ouverture des négociations, en sachant très bien que Vivendi allait tout refuser ?

Autocensure, nouvelles consignes, promotion masquée, modification d’un article… Les signaux sont bien là.

Une chose est en revanche certaine : Claire Léost n’arrive pas seule. Outre la nomination d’Arnaud de Puyfontaine comme président du conseil d’administration du groupe Prisma Média, c’est un historique de Vivendi qui occupe le poste de directeur administratif et financier : Jean-Noël Lebrec. Le cost-killer de Bolloré, Michel Sibony, a aussi réalisé un audit des dépenses. Depuis, le brouillard s’installe. Si tout le monde reste sur ses gardes, les têtes ne tombent pas comme à Canal+ et l’extrême droite n’entre pas par la grande porte, façon Europe 1. « Pour l’instant, il n’y a pas de Zemmour partout », constate Emmanuel Vire. Alors, rien à signaler ? Pas tout à fait. Autocensure, nouvelles consignes, promotion masquée, modification d’un article… Au pays de Prisma, les signaux sont difficilement perceptibles mais, d’après certains, ils sont bien là.

Chez Capital, magazine ouvertement libéral du groupe qui dresse un état des lieux pointilleux du paysage économique, les papiers sur le milliardaire Vincent Bolloré sont devenus introuvables. Nous avons consulté les derniers numéros : pas une ligne depuis décembre 2020. Contacté, le directeur de la rédaction n’a pas répondu à nos sollicitations. « Quand il y a de l’actu, la dépêche AFP est reprise sur le site, observe un journaliste du groupe, mais il n’y a pas d’enquête sur l’actionnaire. » Dans les couloirs, on acte ce fait : « Nous avons de nous-mêmes arrêté d’écrire sur Bolloré. » Certains évoquent une manière de se protéger, voire la tentation de faire du zèle. D’autres la volonté de garder son boulot dans un secteur précaire. Au mépris de l’indépendance ? « À l’époque, on n’écrivait pas non plus sur Bertelsmann », avance la direction. Une source de Prisma indique tout de même qu’une forme d_’« autocensure a été instaurée »_.

Au pôle télévision, certaines habitudes ont changé. Depuis la rentrée, tout ce qui touche à CNews doit passer par la rédaction en chef. « Une autorisation doit être demandée », avance une source, qui se rappelle qu’au creux de l’été les réactions de certains ministres après la diffusion d’un téléfilm pro-avortement sur C8 n’avaient pas été traitées. « Auparavant, nous aurions publié quelque chose. Là, on nous a dit de ne pas le faire du tout. » En revanche, deux programmes diffusés sur Canal+ et C8, propriétés de Vivendi, ont pu bénéficier d’une publicité jugée « injustifiée » en interne. D’abord pour la nouvelle émission de Nathalie Lévy sur Canal+, « En aparté »,parachutée en accroche de une, fin septembre, dans Télé 2 semaines, avec cette citation : « Animer “En aparté” sur Canal+, pour moi, c’est le Graal ! » Certes, les articles sur les nouveautés du petit écran sont habituels dans ces magazines télé. « Mais de là à la mettre en couverture, alors que son audience est dérisoire… », grince-t-on chez Prisma Média. Puis pour la promotion de William Leymergie, d’abord refusée, puis finalement placée en une de Télé-Loisirs, début novembre : « Mon émission sur C8 est bienveillante. » Dans l’interview, il est aussi question de son « nouveau rendez-vous chez Europe 1 », que Vincent Bolloré a métamorphosé. Il n’a pas fallu longtemps pour constater le premier exemple de la fameuse « synergie ».


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