Dossier : Empires médiatiques : Main basse sur l'opinion

Christian Delporte : « Bolloré a un projet politique défini et construit son empire médiatique dans ce but »

Des années 1930 à nos jours, la question du pluralisme de la presse s’est posée de différentes façons, explique l’historien Christian Delporte, qui souligne le rôle crucial du législateur pour maintenir une offre réellement diverse.

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Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, directeur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines et de la revue Le Temps des médias, Christian Delporte décrypte ici la notion de pluralisme dans la presse sur les cent dernières années en France.

Quelles ont été les évolutions de la notion de pluralisme dans la presse en France depuis les années 1930 ?

Christian Delporte : Quand on parle de pluralisme, on parle de pluralisme d’opinions, autrement dit on s’attache à une presse politique. C’est une première définition précise qu’on pourrait déterminer. Aujourd’hui, la presse est moins politique qu’elle pouvait l’être dans les années 1920 ou 1930, quand chacun achetait son journal en fonction de son orientation politique. Mais le pluralisme, ce n’est pas seulement ça, puisque même les journaux qui ne sont pas d’opinion mais d’information sont concernés. Car il faut avoir la liberté d’acheter son journal. Je m’explique : en ce qui concerne la presse régionale, à la Libération, vous aviez dans chaque département trois, quatre, cinq, six quotidiens. Aujourd’hui, la plupart du temps vous n’en avez qu’un, qui appartient à un grand groupe. Vous avez un seul son de cloche. Et le pluralisme, c’est celui des sons. En l’occurrence, il n’y en a plus.

Il y a cent ans, on ne parlait pas de concentration des médias au sens où on l’entend aujourd’hui, dans les mains de grands groupes, mais les journaux étaient tout de même en partie possédés par des industriels, notamment ceux à très grand tirage…

La presse hebdomadaire n’était pas très développée à l’époque : elle ne s’affirme que dans les années 1950-1960. Donc, quand on parle de pluralisme, cela concerne uniquement les quotidiens. Il y en avait deux types dans l’entre-deux-guerres. D’une part, les quotidiens politiques, qui ont un positionnement clair mais un tirage et une diffusion à quelques dizaines de milliers d’exemplaires, 200 000 au mieux pour certains comme L’Humanité… Ils sont très variés politiquement, avec le quotidien royaliste L’Action française, des journaux radicaux d’extrême droite comme L’Œuvre, des titres socialistes tels que Le Populaire, etc.

D’autre part, il y a les grands quotidiens d’information, qui peuvent atteindre un million d’exemplaires, voire deux millions dans le cas de Paris-Soir. Ceux-là intéressent les industriels. Paris-Soir, par exemple, est dominé par un industriel du Nord spécialisé dans la laine, Jean Prouvost. C’est le seul à commencer à constituer un empire de presse, avec Match (l’ancêtre de Paris Match, à l’origine un journal sportif) et Marie Claire, le premier grand hebdo féminin, dont toute une génération de petites filles a porté le nom. Il met également de l’argent dans la radio et commence à constituer son empire. Mais il est arrêté par la guerre.

Dans l’entre-deux-guerres, on accuse plutôt la presse d’être sous influence étrangère.

La grande différence entre ces deux types de quotidiens, c’est que ceux d’opinion sont dominés par des partis politiques, mais gérés par des gens qui sont journalistes, alors que les grands quotidiens populaires sont gérés par des industriels qui n’ont rien à voir avec la presse et voient dans l’achat d’un journal un outil d’influence personnelle. Mais, à cette époque, il n’y a pas de « grand groupe » ni de forte concentration. Il y a peu d’industriels qui possèdent plusieurs journaux, et leur démarche n’est pas comparable à ce que fait Bolloré en ce moment par exemple. La plupart du temps, ils veulent détenir cette influence pour valoriser leurs affaires. Le cas typique, c’est -Maurice Bunau-Varilla. Il a racheté Le Matin à la fin du XIXe siècle et l’utilise pour renforcer ses intérêts ou mener campagne contre tel ou tel ministre qui s’oppose à lui.

Et puis il y a un autre phénomène. Celui de l’équivalent du Monde de l’époque, le quotidien de référence, Le Temps. On découvre par hasard que le journal est possédé par des trusts de l’acier, des houillères, etc., ce qui nourrit l’idée que cette presse est aux mains des grands capitalistes. Elle est accusée d’être sous influence étrangère et vénale, plutôt que d’être concentrée.

Dans les années 1920-1930, les grands quotidiens comme Paris-Soir, Le Petit Journal, Le Matin et Le Petit Parisien sont aux mains des capitalistes.

En 1944, les ordonnances sur la liberté de la presse visaient à organiser un nouveau système médiatique garantissant la liberté d’expression et le pluralisme, après que quasiment toute la presse française a collaboré avec les nazis. Elles n’ont jamais été appliquées. François Mitterrand les avait reprises dans ses 110 propositions en 1981, sans suite, jusqu’à ce qu’elles servent de base à la loi de 1984 sur la concentration des médias. Pourquoi n’ont-elles jamais été appliquées ?

Les résistants voulaient moraliser et assainir la presse, et mettre en place plus de transparence financière, qui est à ce moment plus importante que la concentration. Les ordonnances prohibent la possibilité de construire un empire financier, en imposant un principe simple : un homme = un titre. Un individu ne peut pas être propriétaire de plus d’un quotidien. De surcroît, le directeur d’un quotidien de plus de 100 000 exemplaires ou d’un hebdomadaire de plus de 50 000 exemplaires ne peut pas avoir une activité commerciale ou industrielle. Et il devait y avoir un statut des entreprises de presse, qui n’a jamais vu le jour. Mais ça, c’est sur le papier.

À la Libération, créer un journal, il n’y a rien de plus simple, d’autant que tout est standardisé. Tous ont la même pagination, vendent au même prix, l’État encadre complètement la presse, et il n’y a pas de publicité. Mais, à partir de 1947, le désengagement de l’État crée une crise économique qui fait qu’on oublie les grands principes, et les groupes arrivent dans le capital des journaux. Le premier à faire cela, c’est Hachette, qui entre au capital de France-Soir en avril 1947, avant d’en prendre le contrôle, et en même temps celui de Elle, France Dimanche, Record… Ce qui constitue le début d’un groupe de presse tel qu’on l’entend aujourd’hui. Au Parisien libéré, Émilien Amaury rachète peu à peu les parts de ses amis résistants et devient maître à bord. Et, grâce à une alliance avec Hachette en 1949, il commence à constituer le groupe Amaury. Jean Prouvost fait une réapparition en rachetant la moitié des actions du Figaro, puis de RTL_…_ Et l’État laisse faire, il n’y a pas de plainte, alors qu’en théorie ça n’est pas possible.

Les ordonnances de 1944 sur la liberté d’expression n’ont jamais été appliquées.

Certains commencent de manière stratégique, comme Hersant, qui n’achète que des hebdos ou des mensuels. Il crée son empire comme ça, puis s’attaque aux quotidiens, nationaux puis régionaux. Le Syndicat des journalistes monte au créneau pour signaler que c’est contraire à la loi. On lui répond que la loi n’a jamais été appliquée parce qu’elle est inapplicable.

La loi de 1984 est toujours en vigueur. Pourquoi est-ce que rien n’a évolué alors que le système médiatique a été complètement transformé ?

La loi de 1984 était obsolète avant même d’avoir été promulguée. Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si un même bonhomme possède plusieurs quotidiens ou pas. Le problème n’est pas l’empire de presse, mais l’empire de celui qui maîtrise l’ensemble de la chaîne médiatique. Vincent Bolloré ne met pas tous ses œufs dans le même panier, il a un peu de télé, de radio, de journaux… Le tout sans contrevenir à la loi, mais en constituant un groupe et un empire.

Et puis il existe une particularité des empires médiatiques français, qui les distingue de leurs homologues étrangers, dont le prototype est celui de Murdoch. Les empires du monde anglo-saxon sont exclusivement médiatiques, ce ne sont pas des industriels qui faisaient autre chose et s’attaquent aux médias, alors qu’en France ce schéma est quasiment l’unique. Ce sont des industriels, des financiers, qui viennent s’intéresser à la presse, à la radio et à la télé. Si, la plupart du temps, on ne connaît pas le nom des patrons de presse, pour Le Figaro on connaissait -Dassault et aujourd’hui on connaît Bolloré. Sa différence avec les autres patrons, c’est qu’il a l’intention d’influencer la ligne éditoriale.

À quelles évolutions peut-on s’attendre dans les années à venir au sujet du pluralisme dans la presse ?

Déjà, cela va dépendre de ce que va décider le législateur. Va-t-il laisser faire ? A-t-on la volonté politique de limiter les trusts médiatiques ? C’est bien beau de dire qu’il faut sauver le pluralisme, mais si la loi n’intervient pas, si on laisse le marché faire, ça donne Bolloré. Pour autant, il est un cas à part, parce qu’il a un projet politique défini, et il se sert de son empire médiatique dans ce but, il le construit dans ce but. C’est le plus inquiétant.


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