Le Canard enchaîné : « Un contre-pouvoir, c’est une solidité financière »

Qu’ils soient nationaux ou locaux, professionnels ou semi-amateurs, les médias libres existent. Jean-François Julliard, rédacteur en chef du Canard enchaîné, rappelle comment l’hebdo a assuré son indépendance. Verbatim.

Christophe Kantcheff  • 15 décembre 2021
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Le Canard enchaîné : « Un contre-pouvoir, c’est une solidité financière »
© CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Le lecteur aime avoir un journal qui ne ressemble pas aux autres. Celui du Canard enchaîné est très sensible à son originalité, au fait qu’il ait plusieurs caractères spécifiques : l’humour, la forte présence du dessin, l’absence de publicité, ses huit pages qui peuvent être lues d’une traite. De ce fait, le lecteur du Canard se sent appartenir à une communauté, comme on dit maintenant. L’indépendance capitalistique est au premier rang de ces spécificités.

Le Canard est en butte à un procès perpétuel qui se traduit par cette question : ne roulez-vous pas pour untel ou untel ? Financièrement, nous ne dépendons de personne. Politiquement, nous avons plutôt le cœur à gauche, mais sans aucune préférence partisane.

L’intégralité de l’actionnariat est détenue par les salariés du Canard – mais il n’y a pas de dividendes. Depuis que j’y suis entré, en 1985, j’ai toujours connu Le Canard bénéficiaire. Nous sommes une petite équipe de quelques dizaines de permanents. Nous n’avons pas de gros frais fixes. Nous sommes depuis longtemps propriétaires de notre immeuble.

L’absence de publicité est bien sûr un facteur d’indépendance. La forte pression qui peut être exercée contre un journal comme le nôtre, c’est le procès, et par là l’intimidation commerciale ou économique. En 2012, quand Bouygues nous a attaqués en justice à la suite de l’affaire du « Pentagone français » et de l’enquête que nous avions publiée sur les conditions d’attribution de ce marché public, le groupe nous réclamait la somme exorbitante de 9 millions d’euros. Si nous n’avions pas eu cette somme en réserve, nous aurions pu paniquer. Nous aurions peut-être fait machine arrière, ou cherché à négocier. Ne pas être en mesure d’affronter financièrement ce type de risque peut aussi conduire à l’auto­censure : on s’interdit tout bonnement d’affronter ces puissants. Au fil de son histoire, Le Canard enchaîné a assis sa solidité financière, qui est le contrefort de son indépendance éditoriale. Être un contre-­pouvoir, ce n’est pas seulement disposer du pouvoir des mots. C’est aussi bénéficier d’une solidité financière.

Je n’ai jamais vu s’exercer de pressions politiques directes. Ce qui existe, en revanche, c’est la difficulté de critiquer quelqu’un qui fait partie de vos informateurs. La gestion des sources, un des grands soucis des journalistes, n’est pas spécifique au Canard. Leur protection, mais aussi la liberté par rapport à elles. De ce point de vue, l’indépendance se construit par le nombre. D’abord par le nombre de sources. Si on en a beaucoup à droite comme à gauche, on aura moins la ­tentation d’en préserver une quoi qu’il arrive. Et par le nombre dans la rédaction : un journaliste a toujours le recours de dire à son informateur visé que ce n’est pas lui mais son collègue qui enquête. En ce qui concerne l’investigation, la question est encore plus sensible, car les informateurs ont pris davantage de risques. Et ils l’ont fait gratuitement – on ne paye pas l’information qu’on nous donne. Cela dit, ces informateurs ont aussi leurs propres motivations.

La concurrence en matière de presse d’investigation est un aiguillon. Jusqu’au début des années 1980, nous étions peu de journaux à faire ce travail. D’autres rédactions pouvaient avoir la même information que nous, mais elles se refusaient à la sortir. Il y avait encore une chape de plomb, les années ORTF n’étaient pas complètement dissipées. Aujourd’hui, tout le monde ou presque fait de l’investigation. Le semi-monopole dont nous bénéficiions a disparu, en raison de la concurrence, mais aussi parce que, sur ce point, la démocratie est devenue plus mature.

Pour toutes ces raisons, aujourd’hui, des affaires aussi énormes que celles des avions renifleurs ou des diamants de Bokassa, qu’en leur temps Le Canard a sorties, sont plus rares. Les révélations que les enquêteurs journalistiques font, à l’image des avancées scientifiques, sont plus réduites, segmentées.

J’ajouterai que nous cultivons aussi notre indépendance par rapport au « mainstream ». Nous nous concentrons sur notre raison d’être, c’est-à-dire produire de l’information. Par exemple, courir les plateaux de télévision pour participer à des débats où l’on parle de sujets qu’on connaît plus ou moins bien n’est pas notre fort… »

Propos recueillis par Christophe Kantcheff

Médias
Temps de lecture : 4 minutes
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