« Où est Anne Frank ! », d'Ari Folman : Un journal actuel

Dans Où est Anne Frank !, Ari Folman opère des allers et retours entre la Seconde Guerre mondiale et notre présent en interrogeant ce que nos démocraties font du message de la jeune déportée.

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Le nouveau film d’Ari Folman a pour origine une commande du Fonds Anne-Frank, qui souhaitait toucher les jeunes d’une nouvelle manière au sujet de la Shoah. Le réalisateur de Valse avec Bachir (2008) a eu cette belle idée de donner vie à la jeune fille imaginaire à laquelle s’adresse Anne Frank dans son journal, Kitty, d’en faire son personnage principal, et de la propulser dans nos années 2020.

Dans Où est Anne Frank !, Kitty ne cesse d’aller et venir entre l’époque de l’Occupation, où elle s’entretient avec Anne quand celle-ci est seule, et notre présent, où elle cherche à connaître les circonstances de son assassinat dans les camps. Là, c’est-à-dire à Amsterdam, où Anne Frank et les membres de sa famille ont vécu cachés avant d’être déportés, Kitty entre en relation avec des réfugiés par le biais d’un garçon qu’elle rencontre et qui milite en leur faveur.

Dans les articles sur Où est Anne Frank ! parus lors du Festival de Cannes, où le film a été présenté, un reproche est sans cesse revenu : celui d’avoir établi un parallèle entre la persécution des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et le sort aujourd’hui des réfugiés fuyant leur pays où ils sont en danger de mort alors qu’une fois arrivés en Europe ils sont en butte au rejet. On se souvient qu’en 2003, déjà, les dernières images tournées à Sangatte que le documentariste Henri-François Imbert avait placées à la fin de son film sur l’arrivée en France des républicains espagnols en 1939, No pasarán, album souvenir, avaient provoqué des propos gênés.

Ceux qui dénoncent une vision simpliste ont peut-être eux-mêmes un problème de manque de complexité dans leur façon de regarder. Où, dans le film d’Ari Folman, le signe d’égalité serait-il posé ? Prenons par exemple la représentation des forces répressives. D’un côté, les nazis sont immenses dans leur uniforme noir, portant tous le même masque blanc mortifère effrayant. De l’autre, les forces de l’ordre d’Amsterdam n’ont rien de patibulaire dans leur apparence, mais font ce qu’est désormais un boulot de flic dans nos -démocraties inhospitalières. Ari Folman se garde même d’évoquer le vent mauvais du néofascisme qui souffle dans nos contrées, ou encore la tragédie continuelle des morts engloutis par la mer en raison des frontières qui se ferment.

Quitte à poser des questions de nature éthique, autant examiner le moment du film le plus délicat : comment le cinéaste s’en tire-t-il avec la vision des camps ? Il opère une transposition par le biais de références à la mythologie grecque, dont Anne Frank était friande. Dans une atmosphère sombre, noire et rouge, le tri puis le départ vers un ailleurs inconnu des déportés est figuré. Aucun voyeurisme, pas de transgression de l’irreprésentable. Le film, ici, est irréprochable et très inventif.

Pour autant, Où est Anne Frank ! n’est pas sans défauts. Les reproches qu’on peut lui faire portent sur des problèmes de rythme ou de scénario. Les va-et-vient entre passé et présent sont parfois trop systématiques ou laborieux. La période contemporaine souffre parfois de la comparaison avec l’intensité dramatique – qui n’exclut cependant pas des touches humoristiques – de la période de l’Occupation. A contrario, Ari Folman exploite à merveille le jeu entre fiction et réalité lorsque, par exemple, il conditionne l’existence de Kitty à la proximité physique du journal d’Anne Frank. Quand elle en est trop éloignée, son corps s’évapore à la manière d’un songe au moment du réveil. D’où la nécessité pour Kitty de voler le manuscrit entreposé comme une sainte relique dans la Maison Anne-Frank, à Amsterdam.

Tout le quartier voue d’ailleurs un culte à la jeune fille déportée. Kitty est abasourdie par tous ces lieux portant son nom : il y a le pont Anne-Frank, l’école Anne-Frank, le théâtre Anne-Frank… Mais cette muséification grandeur nature l’a réifiée. Folman interroge ce que nos démocraties ont retenu du témoignage qu’Anne Frank nous a transmis. Il n’en voit pas la trace, en particulier dans le traitement que nous réservons aux réfugiés. Où est Anne Frank ! sans point d’interrogation, mais avec un point d’exclamation. Le film ne la recherche pas, il appelle à lui rendre vie.

Où est Anne Frank !, Ari Folman, 1 h 39.


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